Open Access
Article de recherche / Research Article
Issue
Cah. Agric.
Volume 29, 2020
Article Number 9
Number of page(s) 7
DOI https://doi.org/10.1051/cagri/2019030
Published online 30 April 2020

© G. Teil, Hosted by EDP Sciences 2020

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1 Introduction

Depuis la fin des années 1990, des études consacrées aux perceptions du changement climatique par des acteurs jugés aux premières loges de l’observation de ce changement – des populations « proches » de la nature (Petheram et al., 2010), des agriculteurs (Buys et al., 2012 ; Holloway, 1999 ; Weber, 1997) et plus particulièrement les viticulteurs (Alonso et O’Neill, 2011 ; Battaglini et al., 2009 ; Belliveau et al., 2006 ; Hadarits et al., 2010 ; Lereboullet et al., 2013, 2014 ; Pincus, 2003) – font apparaître des résultats répétés qui peuvent surprendre. Dans les divers pays d’étude, en Europe, Australie, Chili, Amérique du Nord, plus de la moitié des personnes interrogées ne pensent pas qu’un changement climatique soit en cours, contre deux tiers pour la population générale (Lorenzoni et Pidgeon, 2006). Certes, les agriculteurs semblent plus « sensibles » aux questions climatiques que le reste de la population, mais curieusement, alors que la pression climatique s’accentue, le pourcentage de ceux qui ne pensent pas qu’un changement climatique soit en cours se maintient. Comme le rapportent, sans livrer de chiffre exact, Lereboullet et al. (2013) : « Pendant les discussions, plusieurs producteurs n’étaient pas d’accord pour attribuer des phénomènes climatiques récents à une quelconque tendance des conditions actuelles à évoluer ». Les événements extrêmes ne sont pour les uns que des répétitions de ces événements météorologiques extraordinaires qui parcourent l’histoire. D’autres associent le changement climatique plutôt aux modifications des précipitations qu’à une hausse des températures.

Pour comprendre les raisons de cette impassibilité, des auteurs ont analysé les « mauvaises perceptions » du climat et du risque climatique et les « représentations sociales » qui les sous-tendent (Duclos, 1987 ; Peretti-Wattel, [2003] 2000), car elles constituent autant de « freins » à la « prise de conscience » et à l’ajustement de leur comportement (Johnson et al., 1993 ; Patt et Schröter, 2008 ; Weber, 2010). D’autres, à l’instar de Hansen et al. (2004) et Holloway (1999), ont délaissé les questionnaires et les résistances psychologiques ou idéologiques, ou encore l’absence de formation ou d’information, pour des entretiens approfondis avec les acteurs afin de mieux comprendre la façon dont ceux-ci incluent ou non le changement climatique lorsqu’ils pensent ou organisent leur activité.

À nouveau et comme précédemment, les agriculteurs ne sont en général pas prêts à prendre en considération les avertissements des climatologues : dans une étude, les agriculteurs soulignent le manque de fiabilité des prévisions météorologiques (Hansen et al., 2004) ; dans l’autre, l’auteur insiste sur la différence entre l’élaboration scientifique d’un savoir délocalisé, i.e. détaché de ses conditions de production, et le savoir au contraire très local des agriculteurs (Holloway, 1999). Les deux articles mettent en avant, de ce fait, une sorte de rejet a priori des connaissances et prévisions des scientifiques. Ils ont tous deux pour grand mérite de souligner les limites propres à tout savoir scientifique, et aussi le fait que la connaissance est le résultat d’un processus de production des connaissances (Gilbert, 2003) qui n’est pas le seul fait des scientifiques (Rémy et Mallard, 2001). Cependant, les auteurs ne rendent pas compte de la façon dont les acteurs peuvent aussi utiliser leurs propres observations pour arriver à des conclusions différentes des chercheurs.

Dans la lignée des études de sociologie pragmatique du risque (Chateauraynaud et Torny, 1999), cet article poursuit l’exploration de cette apparente indifférence au changement climatique. Il s’appuie pour cela sur une enquête par entretiens approfondis à propos du changement climatique avec des personnes impliquées dans la production viti-vinicole, plus particulièrement des vignerons, afin tout d’abord de voir si le doute qui ressort de toutes les précédentes études persiste, et, le cas échant, d’en mieux comprendre les fondements. L’enquête s’est efforcée d’appréhender les « perceptions » des acteurs non pas comme celles d’une « réalité » externe – le changement climatique –, s’imposant de façon plus ou moins brouillée à l’attention de chacun, mais, dans la ligne de Holloway (1999), comme un processus d’observation et d’analyse inscrit dans une activité plus générale de conduite d’exploitation, de syndicat, d’entreprise, etc.

2 Méthodologie

2.1 Méthodologie d’enquête

Les entretiens ont été menés de juillet 2012 à février 2015. Après avoir pris rendez-vous, nous nous sommes rendus sur l’exploitation dans le cas des exploitants viticoles, ou dans le bureau ou la boutique de la personne pour les commerciaux, personnels des instituts de certification, œnologues indépendants, revendeurs… Avec les vignerons, l’entretien d’une à deux heures, parfois plus, s’est souvent poursuivi par une visite des vignes et une dégustation. Nous n’avons vu les personnes en général qu’une fois, avec quelques exceptions. Dans ce cas, la répétition des entretiens a permis d’approfondir des points clés et complexes sur les questions de l’adaptation, mais aussi l’analyse des interactions de la vigne avec son environnement. Tous les entretiens ont consisté en une conversation qui a abordé l’un après l’autre tous les points jugés importants en rapport avec le sujet du changement climatique. À la fin de l’entretien, une liste des points à aborder permettait de vérifier qu’aucun sujet important n’avait été oublié. Les entretiens ont été entièrement enregistrés, retranscrits et relus par nos soins, avant l’analyse proprement dite.

L’enquête par entretien diffère des enquêtes par questionnaires notamment parce qu’elle suit de plus près les préoccupations des personnes interrogées et que la discussion qui s’engage peut questionner la logique d’action ou les raisonnements élaborés par les personnes interrogées dans l’entretien, souligner la possibilité de raisonnements alternatifs et bénéficier ainsi d’une discussion critique avec l’interlocuteur. Notons cependant que les données ainsi obtenues ne sont pas plus ou moins « vraies » que d’autres. L’intérêt de cette technique repose essentiellement sur la possibilité qu’elle offre de mieux comprendre les enchaînements et articulations des observations, raisonnements et actions, mais aussi les urgences, ou les façons particulières dont chacun peut poser un problème par exemple, ce que les questionnaires et leurs questions a priori ne font que très mal. Enfin, sur des questions complexes, elle permet de recueillir des données très détaillées. En revanche, l’explosion de la diversité des cas rend beaucoup plus difficile l’estimation du poids respectif des différentes attitudes et comportements. L’analyse qui en découle est donc d’abord une analyse qualitative qui fait ressortir différentes façons de réfléchir et de conduire l’activité de vigneron. Elle s’enrichit parfois de quelques remarques plus quantitatives sur les « poids » respectifs des différentes orientations. Cependant, la méthodologie ne permettant pas d’estimer la marge d’erreur de ces estimations, et les réflexions qui guident les vignerons étant bien souvent en constante évolution, nous ne donnons jamais de chiffres précis, mais uniquement lorsque c’est possible, des indications grossières des forces en présence.

Les méthodes d’enquête par entretiens ou questionnaires procèdent toujours à une sélection des personnes interrogées selon qu’elles acceptent ou non de répondre. En Alsace, il a été difficile de rencontrer des vignerons coopérateurs. Pour éviter de les écarter de l’analyse, nous nous en sommes remis aux acteurs qui travaillent avec eux ou qui les représentent, comme les présidents ou directeurs d’associations, de coopérative ou d’organisme de gestion des appellations. Les résultats présentés s’appuient plus fortement sur ceux qui nous ont longuement décrit dans les entretiens leurs façons de travailler, les buts poursuivis, les indices qui leur permettent de savoir s’ils sont dans la bonne voie ou s’ils doivent amender leur réflexion. Cette étude donne donc plutôt la parole aux acteurs, plus particulièrement aux vignerons, les plus investis dans leur travail. Cela ne signifie aucunement que ceux qui n’en ont pas parlé, quelle qu’en soit la raison s’il y en a une, n’aient pas de vision structurée de leur action. Elle peut être plus intuitive, difficile à communiquer et donc à recueillir dans les entretiens. Notre méthode ne permet pas non plus de prendre en compte ceux qui refusent de partager leurs interprétations, leurs diagnostics, ni de ceux qui ne s’intéressent pas à ce débat. Ce sont des limites connues, mais difficiles à surmonter, de l’enquête par entretiens.

Le choix des personnes interrogées prend en compte, dans la mesure du possible, la diversité des structures de production. Le tableau 1 présente l’éventail des 63 personnes que nous avons interrogées. La moitié des vignerons assumaient ou avaient assumé des responsabilités au sein de syndicats d’AOP, d’organisations de représentation professionnelle ou d’accompagnement technique, ou même plusieurs métiers liés à la vigne et au vin.

Tableau 1

Liste des entretiens réalisés au cours de l’enquête.

List of the interviews conducted during the investigation.

2.2 Choix des terrains d’étude

Nous avons principalement travaillé dans deux vignobles de France : l’Alsace et l’Anjou. L’Alsace est un vignoble de vins blancs, plus accessoirement de rouges. Comme dans de nombreux vignobles du nord, la variabilité des millésimes se retrouve dans le caractère plus ou moins sucré ou liquoreux des vins. L’Anjou est de ce point de vue comparable à l’Alsace, mais il en diffère par son caractère très majoritairement monocépage : chenin pour les blancs et cabernet franc pour les rouges. Dans cette dernière région, nous nous sommes focalisés sur le petit vignoble de vins blancs de Savennières pour recueillir une vision aussi exhaustive que possible de la diversité des « perceptions » du changement climatique dans une même appellation. L’extension des entretiens à quelques vignerons d’Anjou a permis de s’assurer que la région d’enquête ne polarisait pas l’analyse sur un particularisme local.

Le choix de deux vignobles septentrionaux est-il dommageable pour notre sujet ? Non sans doute. En effet, des études menées au Chili (Hadarits et al., 2010) ou en Espagne (Alonso et O’Neill, 2011) ne font pas apparaître une plus grande préoccupation qu’en Allemagne ou en Alsace. Du point de vue du climat, des analyses climatiques détaillées à petite échelle des vignobles (Quénol, 2014 ; Quénol et al., 2008) permettent d’aller plus loin. Elles montrent que du point de vue des températures, le caractère septentrional du vignoble ligérien est peu marqué : les températures moyennes ainsi que les minimales et maximales moyennes à Colmar sont assez nettement plus froides qu’à Angers. Comme le Languedoc, les deux vignobles d’Alsace et des Pays de Loire ont une pluviométrie réduite, ce qui est une situation favorable à la culture de la vigne. Mais les pluies sont plus abondantes pendant les mois d’été en Alsace, alors qu’elles sont plutôt concentrées l’hiver à Angers.

La plupart des études climatiques convergent pour prévoir une augmentation de l’aridité dans les régions sud. Mais certaines – le Rapport Jouzel et al. (2014) étant moins affirmatif sur ce point – prévoient également une accentuation de la sécheresse d’été sur l’Europe de l’Ouest et notamment dans la zone ligérienne, sans lien avec une éventuelle extension du climat méditerranéen vers le nord (Quénol, 2014). Outre le réchauffement, l’augmentation de l’aridité n’est donc hélas pas propre aux vignobles du sud et des menaces d’aggravation pèsent aussi sur ceux du nord. Il reste cependant possible que les questions liées à l’irrigation et au manque d’eau seraient ressorties avec une plus grande acuité dans le sud.

Cet article s’appuie sur des citations d’entretiens. Pour conserver l’anonymat des personnes interrogées, leur nom est codé selon les catégories professionnelles du tableau 1, leur région d’activité et un numéro arbitraire d’entretien. « VAl10 » est un vigneron alsacien. En cas de double activité, un ‘/’ sépare les deux codages ; « J/ŒAl1 » désigne un journaliste et œnologue d’Alsace.

3 L’analyse des changements par les vignerons

Parmi les vignerons interrogés, certains, vignerons de génération en génération, ont accumulé des relevés détaillés d’observations météorologiques dans leurs vignobles, parfois depuis plus de 100 ans. Un très grand nombre d’entre eux tient un cahier d’observations dans lequel ils consignent régulièrement, au fil de l’année, l’état de développement physiologique de la vigne et quelques éléments de météorologie, précipitations, températures, gel, etc. Mais si les techniques d’enregistrement des variations météorologiques peuvent être variables, tous ont en tête la succession des différents millésimes et un changement survenu dans les années 1980 :

« Dans les années1970, il y avait un grand millésime par décennie. Il y avait 2–3millésimes qui étaient corrects. Il y avait 3–4millésimes qui étaient très moyens et 3–4millésimes épouvantables. Dans les années1960, 62 n’était pas bon, 63 était épouvantable, 65 était imbuvable, 68 était imbuvable, 69 était très moyen. Il y avait 61 qui était grand. 64 pas toujours, parce qu’il avait plu… […] Et ensuite, ça a commencé à changer. Je pense que le changement climatique s’est amorcé au début des années1980. [À] partir de 88, c’était clair. Pendant la décennie1980, il y a eu un décollage. Et, je me souviens qu’à la fin du millésime83, les météorologistes, les grands spécialistes ont dit: «à l’avenir, il faut vous attendre à avoir un ou deux millésimes de cette nature par décennie». Sauf qu’on ne l’a plus vu depuis. », VAl10.

Ils restent cependant prudents et mettent en garde contre « l’alarmisme du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) ». On retrouve dans les entretiens les remarques déjà notées par Holloway (1999) sur le caractère cyclique des gros accidents météorologiques. Même auprès de personnes qui reconnaissent le changement climatique et s’engagent pour le freiner, on trouve souvent ce balancement entre les « affirmations du GIEC » – l’augmentation des températures notamment –, qui restent toujours des prévisions, et leurs observations avec ce recul critique qui enjoint de ne pas associer sans précautions les variations climatiques au changement climatique : il y a toujours eu des cycles, des décennies chaudes ou froides et cela continue, changement climatique ou pas.

Néanmoins, tandis que la plupart associent des événements exceptionnels, comme la canicule de l’année 2003, à de récurrentes exceptions, quelques-uns mettent en avant au contraire la nouveauté radicale de certains phénomènes :

« Moi, je l’ai vu, le changement climatique. En 1998. J’étais œnologue-conseil. […] Là, c’est le papy qui m’a emmené voir la vigne. Il me dit «regarde… ça, je n’ai jamais vu!». C’était les raisins grillés. », J/ŒAl1.

À une exception près, les responsables d’AOP trouvent que le changement climatique n’intéresse pas grand monde, sinon comme opportunité pour mieux mûrir le raisin. Toutefois, le climato-scepticisme assumé, entendu comme le rejet de l’idée d’un réchauffement de la planète est rare : deux à trois personnes dans l’ensemble de l’échantillon réparties dans différents groupes professionnels.

3.1 Des effets aux causes : « une équation avec beaucoup d’inconnues »

La question climatique ne semble pas passionner ; pourtant, tous font un diagnostic assez unanime des changements survenus récemment dans les vins et qui converge avec les changements que les chercheurs associent au changement climatique : les vendanges sont plus précoces ; les taux de sucre des raisins montent, et donc les degrés d’alcool des vins ; l’équilibre entre les sucres, les acidités et les tannins est plus difficile à obtenir. Les autres changements notés, comme la chute de l’acidité ou certaines modifications des arômes des vins, sont plus débattus. Cependant, hormis pour deux vignerons alsaciens de l’échantillon, la plupart ne voient guère de convergence entre le réchauffement climatique et les changements qu’ils notent dans le développement de la vigne et la qualité des raisins.

Les arguments qu’ils avancent pour expliquer ces changements récents sont à la fois logiques et prudents :

« Il y a 4grosses raisons. Depuis 1960, l’INRA [Institut national de la recherche agronomique] n’a fait que des recherches sur l’augmentation des degrés. […] Il y a la diminution des rendements, due à notre système français. L’Alsace, c’était 100hecto/hectare dans les années1980. On est à 60, ou 55. […] Il y a la suppression des cépages qui donnaient des petits degrés. Et le changement climatique, qui s’est hyper accéléré depuis 2006. », CVParis2.

Tous pointent le changement technique survenu depuis les années 1980. Ce que les chercheurs interprètent comme les effets uniques ou indices d’un réchauffement climatique est plutôt dans les entretiens le résultat de multiples autres changements, parfois commerciaux, ou plus souvent techniques, auxquels les personnes interrogées peuvent ajouter le changement climatique, mais toujours comme cause secondaire.

La production viticole n’est pas une activité monotone ou répétitive. Les vignerons ne vivent pas dans un monde stabilisé et déterminé où le climat viendrait soudain apporter des variations additionnelles aisément reconnaissables. Les conditions météorologiques changent chaque année et les vignerons ajustent la conduite de leur vignoble aux particularités de chaque millésime, mais aussi à de constants et multiples autres changements : arrivée de concurrents des « nouveaux » pays producteurs qui exportent une forte part de leur production, évolution des goûts des consommateurs, ouverture de nouveaux débouchés à l’export, diminution des rendements associée à une politique de production plus « qualitative » visant à renforcer la différenciation entre les vins d’AOP et les autres, changement technique apportant de nouvelles ressources viticoles et œnologiques, sans compter toutes les expérimentations auxquelles se livrent certains d’entre eux : nouveaux cépages, nouvelles techniques viticoles, etc. Comme le dit un des vignerons alsaciens (Val9), faire le lien entre les changements observés et les causes possibles revient à résoudre une équation avec beaucoup d’inconnues.

3.2 « On a tous baissé nos rendements »

Néanmoins, de tous les changements que les personnes interrogées ont à l’esprit, c’est, en Alsace comme en Anjou, le changement technique, et plus particulièrement la « maîtrise des rendements » généralisée dans les AOP depuis 20 à 30 ans, qui revient sur toutes les lèvres pour expliquer les transformations de la vigne, des raisins et des vins.

L’avancement spectaculaire de la date des vendanges de 15 jours à 3 semaines, si souvent citée comme « preuve » du réchauffement climatique, est plutôt pour eux le résultat de la baisse de la charge en raisins qui permet à la vigne de mûrir mieux et plus rapidement ses raisins. Il en va de même pour la hausse des taux de sucre. La chute la plus spectaculaire des rendements a certainement eu lieu en Alsace : «Entre 1980 et 2000 et des poussières, on est passé de 130 à 80hl/ha.» IC/VAl6. Mais sans atteindre ces chiffres, elle a touché aussi les Pays de Loire et plus généralement l’ensemble des vignobles français.

« Il n’y a pas que le changement climatique. Je crois qu’il faut quand même être très lucide. On a tous baissé nos rendements, pas forcément volontairement, mais par nos pratiques […]. Donc, la moyenne de rendement sur Savennières est de 35hecto/hectare. […] Et donc, ça a forcément augmenté la concentration et donc le sucre. », VPdL8.

La plus grande précocité des vendanges est tout aussi unanimement associée aux « décalages de maturité », c’est-à-dire une perte de synchronie entre le mûrissement des tannins qui reste un processus lent, tandis que la production des sucres et des arômes s’accélère pendant l’été plus chaud.

Finalement, pour ces vignerons, les conditions climatiques sont nouvelles, certes, mais elles sont dues au décalage de la phase de mûrissement des raisins vers l’été, avec ses orages chauds et humides qui favorisent le développement des champignons ou une maturation trop précoce et accélérée des raisins.

3.3 Un changement souhaité et apprécié

La baisse des rendements a été générale, mais inégale : les rendements peuvent varier grossièrement du simple au double et même au triple selon les vignerons, leurs projets viticoles et leurs stratégies de production. Mais d’une façon générale, les plaintes sont rares : les vins rouges sont meilleurs, et souvent il n’est plus besoin de chaptaliser les blancs ; la technique allemande du sucrage-mouillage, ajout de sucre et d’eau permettant de diluer l’acidité tout en enrichissant en alcool, a été abandonnée en Alsace. Dans cette région, la réglementation des grands crus a aussi interdit la chaptalisation.

« Si j’avais à choisir entre le climat des années1970–1980 et le climat d’aujourd’hui, je signe tout de suite pour aujourd’hui. […] C’est ça qui est paradoxal. […] J’ai étudié, fin des années1970. Et quand on goûtait des vins des années1970, que ce soit des Bourgogne, ou des Bordeaux… la plupart du temps, on se regardait et on se disait «est-ce que c’est vraiment le métier qu’on veut faire?». […] C’étaient vraiment des vins épouvantables. », VAl10.

Et de conclure sur l’impact du changement technique et de la plus grande compétence des vignerons.

« Quand je plante, j’espère que les vignes vont durer 50 ou 60ans, donc on ne va pas les arracher pour les replanter en fonction du changement.

Enquêteur : Aujourd’hui, vous plantez une parcelle, est-ce que vous avez un raisonnement différent de si vous l’aviez plantée il y a 20 ou 30ans?

Non. Enfin, différent, pas par rapport au climat. Oui certainement, par rapport à l’objectif, mais l’objectif qualitatif et commercial. Ça, c’est certain, mais pas par rapport au climat. », VPdL1.

En Alsace comme en Anjou, on sent une certaine sérénité vis-à-vis du changement climatique. Les vins changent, mais ils ont plutôt tendance à s’améliorer et l’accompagnement technique laisse attendre une amélioration continue des savoir-faire vignerons. En Alsace, les producteurs soulignent leur marge de manœuvre, leur grand nombre de cépages et de la diversité de leurs terroirs :

« Des gens comme les gens de l’INRA ici, ou les gens de l’ITV [Institut technique de la vigne et du vin], ils ont toujours dit dans les réunions «attention, le réchauffement climatique… la catastrophe arrive… elle est pour demain matin et on n’est pas préparé». On a la chance d’avoir beaucoup de marge de manœuvre, parce qu’on n’est pas justement sur un produit unique, ni sur un terroir unique. », ICVAl6.

Les seuls à se plaindre sont plutôt les commerciaux, notamment de l’augmentation du degré alcoolique, quelle que soit la région. «Pour qu’un Anjou sec soit mûr, on est à 14°. Alors qu’un Anjou sec à 14°, ce n’est plus agréable.» CVParis2. «On est dans l’eau de vie», «on ne se fait plus plaisir» soulignent les cavistes qui ont du mal à expliquer cette augmentation de degré des vins à leurs clients qui leur demandent des vins plus secs, sans sucres résiduels, et plutôt moins alcoolisés.

Pourquoi les vignerons qui ont le plus réduit leurs rendements ne reviennent-ils pas en arrière, pour limiter les inconvénients de cette maturation trop précoce ? Ces inconvénients semblent encore un peu exceptionnels, et ne touchent pas tous les vignerons uniformément. Ceux qui ont le plus réduit leurs rendements l’ont souvent fait dans une démarche de recherche de qualité. Ils ont aussi souvent adopté des pratiques plus agroécologiques, voire biodynamiques, plus « respectueuses » de la plante et de son développement, de même que d’autres modes de commercialisation de leurs vins. Ils ont développé d’autres façons de conduire la vigne, et la maîtrise du rendement n’est pas leur seul levier d’action.

3.4 En revenant au changement climatique

Comme les fermiers de Holloway (1999), les personnes de notre enquête notent les mêmes effets que les scientifiques, mais n’en déduisent pas une intensification ou un effet du changement climatique, parce qu’ils élargissent l’éventail des causes possibles pour ces changements.

Lorsqu’on leur demande en retour pourquoi ils n’associent pas, comme les chercheurs, les changements observés au réchauffement climatique, ils reviennent pour certains aux cycles qui tromperaient les chercheurs, mais surtout à une différence d’échelle dans les variations météorologiques : comment eux, vignerons, pourraient-ils percevoir dans leur expérience quotidienne, un réchauffement moyen de deux degrés sur quelques dizaines d’années quand les variations interannuelles sont bien supérieures à cette élévation moyenne ! Les quelques degrés supplémentaires promis leur semblent peu de chose, comparés aux écarts annuels auxquels ils doivent s’adapter, sans compter que le changement climatique est loin d’être le plus important des changements qu’ils aient à prendre en compte.

Ils ne mettent donc pas en cause les interprétations des chercheurs, mais soulignent une fois de plus que leur expérience et leurs outils ne sont pas ceux des chercheurs. Ils n’ont des données météorologiques que de leurs parcelles et ne mènent pas d’analyses statistiques sophistiquées. Mais le nombre des dimensions qu’ils prennent en compte pour analyser leur activité dépasse le champ d’étude des climatologues.

Le monde et ses changements ne s’imposent pas à tous ; on voit ce que l’on rend visible ou sensible. Il ne suffit donc pas de percevoir le monde, ses changements ; il importe également, nous disent ces vignerons, de prendre en compte la façon dont on les rend perceptibles.

4 Discussion

Les vignerons de cette enquête ne semblent pas très préoccupés par le changement climatique. L’enquête confirme les résultats paradoxaux obtenus lors d’enquêtes précédentes.

Il ne faudrait surtout pas conclure hâtivement que soit les chercheurs, soit les vignerons se tromperaient. Les conclusions que les chercheurs ou les acteurs tirent de leur expérience, comme des expérimentations, dépendent de la mise en forme préalable par laquelle chacun pré-structure son expérience et ses interprétations. Le monde dans lequel vivent les acteurs que nous avons interrogés ne forme pas cet ensemble exogène, stable et épuré sur lequel viendrait s’appliquer du dehors une nouvelle cause, une « externalité » selon l’expression de Holloway (1999), comme on la trouve dans les modèles. C’est un monde en perpétuelle production, parcouru de changements qu’ils ne cessent d’accompagner, réorienter, démultiplier ou au contraire étouffer. Les changements notés par les vignerons émergent d’une expérience large du monde dans lequel ils agissent pour produire et orienter des transformations désirables, où les données météorologiques ne sont qu’une des nombreuses variables déterminantes de leur activité. Et l’on peut compléter la conclusion de Mosedale et al. (2016) – « Le cas de la viticulture montre que l’accord sur les conséquences biophysiques du changement climatique n’implique pas un accord sur le besoin ni sur les stratégies d’adaptation » – en ajoutant que cette rupture ne tient pas uniquement à des divergences sur les pratiques à mettre en œuvre, mais aussi à la diversité des façons de poser le problème du changement climatique.

Dans les deux cas des chercheurs et des acteurs interrogés, l’évidence et l’interprétation des changements, de leur cause comme de leurs effets, varie selon la démarche adoptée. Il reste que les vignerons mettent le doigt sur une difficulté essentielle dans l’analyse des effets du changement climatique : les pratiques viticoles, l’entretien de ces interactions vitales entre les plantes et l’ensemble des êtres qui contribuent à leur développement et dont les modèles n’intègrent que difficilement la complexité.

La divergence de raisonnement n’est donc assurément pas à mettre sur le compte d’un quelconque climato-scepticisme du monde viti-vinicole, contrairement à ce que suggèrent Alonso et O’Neill (2011), mais plutôt, dans la ligne de Holloway (1999), sur celui d’une divergence de méthodes dans la mise en forme et l’analyse des observations et connaissances. Cependant, la convergence entre les réponses à cette enquête et celle de Holloway (1999) masque une importante différence. En 1999, les fermiers américains donnent l’impression de réfléchir au fil des entretiens à des questions qu’ils ne semblent pas s’être déjà posées. Quinze ans plus tard, les vignerons de notre enquête se sont déjà interrogés sur le changement climatique et ont produit leur propre analyse de ses impacts, appuyée sur leur connaissance intime des pratiques et des estimations de leurs effets complexes, issue de leurs expériences répétées, quoique jamais semblables d’une année sur l’autre.

Finalement, les résultats de notre enquête abondent ceux des études précédentes sur les perceptions du changement climatique par les vignerons. Le changement climatique est au mieux une préoccupation secondaire, voire très secondaire de l’ensemble des acteurs interrogés. À de rares exceptions près, il est absent, ou presque, des réflexions des commerciaux dont certains ont même été très surpris par nos questions.

5 Une situation alarmante ?

Ce n’est pas parce que les vignerons n’attribuent pas les changements qu’ils observent aux mêmes causes que les chercheurs qu’ils sont indifférents aux transformations en cours. Tout au contraire, ils en font une analyse critique souvent assez minutieuse, pour mieux les éviter ou s’y adapter, que ce soit à court ou à long terme, lorsqu’ils plantent des vignobles. Peu importe que les changements observés dans les raisins et les vins soient jugés d’origine climatique ou technique ; leur activité d’adaptation constamment relancée les intègre dans le raisonnement de leurs itinéraires techniques à court comme à long terme.

La qualité et la typicité des vins d’AOP est-elle menacée ? Les personnes interrogées lors de cette enquête répondent presque unanimement « non ». Elles ne nient pas le changement climatique, elles le relativisent. Mais le consensus a aussi ses francs tireurs, et ses essais de cépages méridionaux en Alsace par exemple. Ils sont pour l’instant plutôt vus comme des petits plaisirs de vigneron, voire des atteintes à l’identité alsacienne, que comme des actions visionnaires.

Références

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Citation de l’article : Teil G. 2020. Les vignerons seraient-ils climato-sceptiques ? Les effets du changement climatique analysés par les vignerons dans les appellations d’origine protégée d’Anjou et d’Alsace. Cah. Agric. 29: 9.

Liste des tableaux

Tableau 1

Liste des entretiens réalisés au cours de l’enquête.

List of the interviews conducted during the investigation.

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