Open Access
Article de recherche / Research Article
Numéro
Cah. Agric.
Volume 30, 2021
Numéro d'article 21
Nombre de pages 8
DOI https://doi.org/10.1051/cagri/2021007
Publié en ligne 15 avril 2021

© A. Cardona et al., Hosted by EDP Sciences 2021

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1 Introduction

Les critiques envers l’agriculture conventionnelle se multiplient : les effets des produits phytosanitaires sur la santé (Salaris, 2014) et l’environnement (Bourblanc, 2011) sont pointés du doigt, tout comme l’artificialisation des milieux qu’elle entraîne (Demeulenaere et Goulet, 2012). De nombreuses mesures telles que le plan Ecophyto, les mesures agri-environnementales, des programmes de recherche et développement, sont mises en place pour soutenir les « transitions agroécologiques », qui désignent dans le vocabulaire de l’action publique française les processus d’adoption d’une diversité de pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement (Derbez, 2020). Aujourd’hui, nous savons que ces transitions supposent des changements complexes sur le plan technique, humain et économique et qu’elles peuvent être facilitées par la coopération entre des acteurs aux connaissances et pratiques variées (Cardona et al., 2012 ; Lamine et al., 2014). L’action collective contribue en effet à développer et partager de nouvelles connaissances, visions, valeurs, ressources matérielles qui étayent les processus de transition. Pour autant, cette action collective pilotée par des acteurs n’ayant pas forcément d’habitude de travail en commun ne va pas de soi. Dans quelles conditions parviennent-ils à se coordonner et s’engager collectivement dans des processus de transitions agroécologiques ?

Certains travaux s’intéressent aux systèmes de normes et aux formes des réseaux de dialogue dans les collectifs pour aborder l’adoption de nouvelles pratiques agricoles (Compagnone, 2019). D’autres mettent l’accent sur les conditions qui rendent possible l’échange entre acteurs et en particulier les appuis de l’action collective (Goulet, 2011). Ces appuis désignent « l’ensemble des ressources dont disposent les personnes qui permettent d’élaborer une communauté, même minimale, de perspectives pour coordonner des actions. » (Dodier, 1993, p. 65). En adoptant cette approche, nous proposons d’analyser la manière dont l’action collective pour la transition agroécologique est concrètement mise en œuvre, dépassant ainsi la seule analyse des motivations des acteurs (Barbier et Trepos, 2007).

Avec l’étude de cinq collectifs d’agriculteurs investis dans la transition agroécologique, nous identifions les différents appuis de l’action collective : relations interpersonnelles, matériels techniques, moyens et supports de connaissances, soutiens publics et financiers, acteurs pivots/animateurs. Nous montrons que les transitions agroécologiques ne reposent pas seulement sur la mise en place de pratiques plus écologiques, mais aussi sur la capacité des collectifs à mobiliser et assembler des appuis hétérogènes. Les transitions agroécologiques résultent alors de constructions pas-à-pas, articulant des activités planifiées par le collectif et des activités spontanées issues d’opportunités ou de contraintes rencontrées. Après avoir exposé nos cas d’étude et nos méthodes d’enquête et d’analyse, nous présenterons les différents appuis identifiés dans les cinq collectifs en montrant que certains collectifs privilégient certains assemblages d’appuis, puis nous donnerons à voir le caractère processuel et dynamique de la construction de ces différents appuis, tout en mettant l’accent sur la nécessité de l’articulation d’une diversité d’appuis afin d’assurer la pérennité des dynamiques collectives.

2 Matériel et méthode pour l’étude des collectifs

L’étude a été conduite dans le cadre du projet de recherche-action Cotrae (Collectifs en transition agroécologique, PSDR4 – Programme de recherche pour et sur le développement régional – Rhône-Alpes, 2016–2019). Il visait à comprendre en quoi les collectifs agricoles peuvent être des lieux d’innovation et d’expérimentation à la fois dans leur dimension sociale et technique. Les collectifs étudiés, localisés en Rhône-Alpes, présentent une diversité dans les systèmes de production (grande culture, polyculture-élevage, arboriculture et maraîchage), dans les thématiques abordées (santé du sol, santé animale, autonomie fourragère, système de culture à faibles niveau d’intrants chimiques, semences), dans le degré et les formes d’accompagnement du collectif (conseillers techniques, animateurs associatifs, chercheurs), et dans les modalités de financement et d’ancrage dans le paysage institutionnel. Cette diversité était souhaitée dans le projet Cotrae car celui-ci portait une approche non normative de l’agroécologie. Parmi la douzaine de collectifs impliqués dans Cotrae, cinq sont retenus car représentant une diversité des collectifs engagés et parce que la qualité des données recueillies par enquête permet une analyse fine des appuis de l’action collective. Sont ici étudiés :

  • La Cuma (Coopérative d’utilisation de matériel agricole) de Pollionnay qui regroupe aujourd’hui une cinquantaine d’agriculteurs de l’ouest lyonnais dans des systèmes de production variés, avec une présence forte de l’élevage (laitier et allaitant, bovins et caprins). Créée en 1995 par trois amis d’enfance, agriculteurs sur la même commune, elle est autant un lieu de partage de matériels et de l’organisation de chantiers d’ensilage et de moisson, qu’un espace de formation continue.

  • Le collectif homéopathie dans le Diois qui réunit une quinzaine d’éleveurs, deux vétérinaires ainsi qu’une conseillère de Chambre d’agriculture de la Drôme autour de la pratique de l’homéopathie. Il correspond davantage à une dynamique collective qu’à un groupe aux contours formalisés, structurée autour de trois activités distinctes : des formations à l’homéopathie en élevage organisées par la conseillère de la Chambre d’agriculture et un vétérinaire ; la publication d’ouvrages et la contribution à la diffusion de l’homéopathie au niveau national ; des veillées de discussion organisées par les éleveurs eux-mêmes.

  • La Copav (Convention paysans vétérinaires) qui est un groupe vétérinaire conventionné (GVC), membre de la Fédération des vétérinaires et éleveurs en convention (Fevec). Un GVC est constitué de deux entités juridiques indépendantes, une association d’éleveurs (type loi 1901) et un cabinet vétérinaire de statut libéral, dont les relations sont définies par une convention. La convention, contrat collectif et global, donne droit à toutes les interventions des vétérinaires sur l’exploitation (de l’urgence à la formation), et à la fourniture des médicaments avec une marge réduite. Le groupe Copav est localisé dans le département de la Loire, existe depuis 1980 et comporte environ 90 exploitations adhérentes, dont 80 % sont des exploitations d’élevage bovin laitier. Il met en place des activités pour développer l’usage des médecines alternatives (huiles essentielles principalement).

  • Le Comité des agriculteurs du Genevois, impliqué dans un dialogue soutenu avec les collectivités et qui assume une mission de représentation et de défense des intérêts du milieu agricole de l’agglomération genevoise, tout en adaptant les systèmes agricoles au cadre métropolitain. Il fonctionne comme un réseau plutôt que comme une dynamique de groupe « unitaire ». Le comité a récemment constitué un Giee (Groupement d’intérêt économique et environnemental). Au côté des essais de terrain « partagés », les agriculteurs de ce groupe privilégient les temps de discussion, les activités de communication et les formations.

  • L’association Savoirs de Terroirs, créée par des passionnés de variétés anciennes, qui a pour objectif l’inventaire, la sauvegarde, la transmission et la valorisation du patrimoine des terroirs. Elle a mis en place des collections variétales de légumes et un fonds « Balseli » (Banque alternative de semences libérées) touchant principalement des amateurs. Puis, elle a initié le projet et le groupe Paysans et Semences pour favoriser l’adaptation des variétés au territoire et au changement climatique par les agriculteurs mais aussi faciliter leur autonomie dans la production, conservation et sélection de semences. Des activités de formation, d’accompagnement technique individuel et collectif et de communication sont conduites.

Chaque collectif a été étudié selon une approche compréhensive basée sur des entretiens auprès de ses membres clés et l’observation de moments collectifs (Tab. 1). La disparité en termes de nombre d’entretiens est à relier aux tailles variables des collectifs étudiés, celle en termes d’observation de moments collectifs est à relier à la tenue ou non de moments collectifs durant nos périodes d’enquête – par exemple, pour le dernier collectif, la dynamique collective s’était interrompue et l’analyse, ex-post, ne s’appuie que sur des entretiens.

Pour mettre en perspective les différentes études de cas, les chercheurs du projet ont construit une grille d’enquête commune. Cette grille avait pour objectif premier de renseigner l’histoire de la construction, de l’organisation et de l’animation des collectifs, celle de leur ancrage dans le paysage institutionnel local et national, et l’évolution de leurs partenariats d’action et de leurs soutiens financiers. Ensuite, la grille d’enquête devait rendre compte des activités des collectifs, du contenu concret des projets menés aux effets et impacts de leurs activités sur les pratiques agricoles, et aux visions et positionnements de leurs membres par rapport au développement récent de l’agroécologie. Chaque collectif a fait l’objet d’une étude de cas approfondie, partagée entre chercheurs dans le courant du projet afin de « mettre en série » la fabrication des situations d’action et comprendre la construction de l’action collective (Hennion et al., 2012). Selon une approche cumulative et inductive, l’analyse s’est ensuite appuyée sur une imprégnation collective des cas d’études par les chercheurs, ce qui a permis de mettre en évidence le rôle d’une diversité d’appuis à l’action collective. Ces appuis sont le fruit d’un travail en commun qui constitue le préalable d’une action collective. Ils peuvent être élaborés au sein du collectif mais aussi exister en dehors de celui-ci, avoir leur propre histoire exogène tout en étant mobilisés par ce collectif. Cette perspective nous a conduits à considérer à la fois les activités planifiées des acteurs mais aussi les situations où « l’acteur se laisse guider, orienter, surprendre et transformer par les objets qui l’accompagnent dans l’action » (Barbier et Trepos, 2007, p. 43).

Tableau 1

Entretiens et observations réalisés.

Interviews and observations.

3 Les appuis dans les transitions collectives

Par l’analyse transversale des collectifs, nous avons mis en évidence cinq types d’appuis à l’action collective (dans la suite, il y sera fait référence par leur numéro) :

(1) Les relations interpersonnelles, qu’elles soient conviviales, amicales ou professionnelles ;

(2) Le matériel technique, qui contribue à l’adoption de pratiques écologisées et fait office d’objet intermédiaire autour duquel se rassemblent les membres des collectifs (Derbez, 2018) ;

(3) Les moyens et supports de connaissances, qui sont au cœur de l’apprentissage et de l’adoption de pratiques agroécologiques (Compagnone et al., 2018) ;

(4) Les soutiens publics et financiers, qui fournissent des ressources de fonctionnement mais aussi tendent à formaliser voire institutionnaliser les collectifs et leurs activités ;

(5) Les acteurs pivots/animateurs, qui facilitent les interactions avec d’autres acteurs ou collectifs, tout comme l’accès aux ressources, mais également assurent une forme de continuité dans des collectifs souvent à géométrie variable.

L’analyse de la genèse et de l’évolution des collectifs montre que les appuis doivent être envisagés comme des ressources dynamiques. En effet, la mobilisation d’un premier appui peut donner lieu à un changement de configuration qui permet de mobiliser de nouveaux appuis pour une prochaine activité à venir. Les appuis s’enchaînent donc les uns après les autres – ou font défaut, comme nous le verrons dans certains cas – tout au long de la vie du collectif.

Le collectif rassemblé autour de la pratique de l’homéopathie est basé sur des relations (1) de longue date entre les éleveurs, mais aussi entre une partie des éleveurs et un vétérinaire homéopathe. Ces relations constituent le socle de fonctionnement du collectif et ont conduit à la mise en place d’une formation (3) où intervient ce vétérinaire pour former les éleveurs à l’usage de deux ouvrages de références en homéopathie (3). Cette formation, soutenue par le fonds Vivea qui finance la formation professionnelle continue des agriculteurs (4) est animée par une conseillère de la Chambre d’agriculture locale qui constitue également un acteur pivot (5). La formation à l’homéopathie joue un rôle clé dans le maintien des relations entre les éleveurs et le vétérinaire et permet d’élargir et renforcer la dynamique en attirant de nouveaux éleveurs récemment installés ou curieux de découvrir l’homéopathie. Plus encore, elle contribue à de nouvelles activités collectives. Grâce à elle se développent de nouvelles relations d’interconnaissances entre éleveurs, qui ont conduit à former un réseau d’entraide basé sur des visites et des appels téléphoniques, mais aussi à instaurer des « veillées » permettant d’assurer la continuité du partage d’expérience entre les formations (1). De l’entraide et du soutien moral dans les moments difficiles liés au soin des animaux découlent souvent des relations d’amitiés qui contribuent à la dynamique collective. L’action de ce collectif et sa pérennité reposent donc sur une capitalisation d’appuis qui sont réactivés dans le cours même de l’action collective, en particulier lors des formations, pour se déployer dans de nouvelles directions non attendues qui renforcent la dynamique collective.

À la Copav, le fait de confier à une vétérinaire de la clinique la mission de se former en médecines alternatives (3) pour répondre à la demande d’un petit groupe d’éleveurs a constitué un premier appui d’animation (5). La démarche, planifiée, avait pour objectif de mieux intégrer les médecines alternatives dans le répertoire des pratiques de soin. À l’occasion de la démission non anticipée de cet acteur-pivot, et face au risque associé de perte de savoirs et de compétences, le collectif a su mobiliser d’autres appuis, tirant profit de la qualité des relations interpersonnelles existant au sein du collectif (1) et de la diversité des modalités de travail en commun (3) expérimentées et développées tout au long de l’histoire des groupes vétérinaires conventionnés (4), capitalisées en particulier par l’animateur de la Fevec (5) (Sulpice et al., 2005). Un dispositif d’échanges entre éleveurs pratiquant les médecines alternatives a ainsi pu être mis en place (3), animé par un vétérinaire de la clinique (5). Dans ce cadre, des produits de soin à base d’huiles essentielles ont été conçus et testés collectivement (2), et un travail de capitalisation de ces expériences a été engagé (3), visant une diffusion large auprès de tous les membres de la Copav, dont certains étaient peu sensibles aux médecines alternatives. Le remplacement d’un appui majeur que représentaient la vétérinaire et son expertise par d’autres appuis, réactivés et adaptés pour l’occasion, génère une nouvelle dynamique et un collectif aux contours élargis autour des médecines alternatives.

Au sein de la Cuma de Pollionnay, les relations interpersonnelles sur le territoire (1) sont premières dans la dynamique collective. L’un des agriculteurs, élu régional des Cuma, est un acteur pivot (5) capable de mobiliser de multiples appuis. Ces appuis sont d’abord les matériels partagés au sein de la Cuma (2) créant des solidarités de financement à crédit et rassemblant une cinquantaine d’exploitations sur le territoire. La Cuma est également le cadre de formations régulières basées sur des connaissances d’experts extérieurs (3), financées par le fonds Vivea (4). Ces formations sont aussi l’occasion d’entretenir les relations au sein du groupe (1) et constituent le lieu d’émergence de projets collectifs. Ainsi, à l’issue de sécheresses successives, est né un projet d’amélioration de l’autonomie fourragère. Le projet bénéficie du cadre et des ressources d’un Giee (4) qui n’aurait pas vu le jour sans l’appui de l’animatrice de la Cuma (5). L’expérimentation sur les prairies (3), menée par le Giee, reçoit l’appui d’une chercheuse de l’Isara (Ecole d’ingénieurs en agriculture) et du technicien du contrôle laitier (5). Les élus locaux (4) sont également associés à la construction du bâtiment de séchage. Une formation à la stratégie d’entreprise (3) a par ailleurs fait émerger un projet collectif de transformation locale de la production laitière. Chaque projet sert d’appui au suivant : l’activité collective sur l’autonomie fourragère devient une marche vers le projet de transformation laitière. Pour autant chaque projet invente son propre assemblage d’appuis opportuns.

Le Comité des agriculteurs du Genevois a lui beaucoup investi dans un dialogue soutenu avec les élus et collectivités (4) – et tient à diversifier la palette de ses interlocuteurs. Si les référents habituels (organisations professionnelles agricoles, etc.), continuent à tenir leur place, d’autres opérateurs tels que des consultants ou bureaux d’études sont sollicités au besoin (5). Par ailleurs, le Comité a le souci d’afficher son image, de s’adresser à la collectivité dans son ensemble, aux voisins, aux consommateurs, par le biais d’évènements ou des réseaux numériques (1). Ce groupe professionnel local évolue vers une coopération de proximité élargie, ouverte à des partenaires « extérieurs » impliqués dans des projets de territoire (labels, Paec – Projets agro-environnementaux et climatiques, filières locales, énergie verte) (4). Cette attitude proactive fait le succès du Comité et conforte tant son identité que sa capacité à acquérir une légitimité politique tout en facilitant des transitions de systèmes. Est ainsi menée une diversité d’activités qui sont autant de déclinaisons du « modèle » porté par le groupe – celui d’une intensification raisonnée. Si le matériel technique n’a pas jusqu’alors constitué un appui à proprement parler, le dernier projet du Comité autour de la méthanisation (2) pourrait changer les choses au vu de l’investissement et des enjeux de gestion, maîtrise et compétences qu’il suppose (3) et qui nécessitent une implication forte et collective des personnes. À ce stade, il est trop tôt pour juger si la logique jusqu’à présent fédératrice du Comité trouvera ses limites dans l’éclatement possible de l’agriculture locale en activités aux vocations divergentes – méthanisation, agritourisme, fermes équestres, agroécologie, spécialisations laitière, céréalière ou fruitière, circuits courts ou longs, etc. ; ou si une forme de cohérence émergera du fait de la complémentarité de ces différents projets. Cette expérience montre ce qu’autorisent un cadre « subventionné » (4) et la logique relationnelle des groupes d’échange (1) : des effets d’entraînement qui ne sont pas un processus linéaire, mais plutôt de la stimulation ou de la bifurcation d’idées. Outre la question, récurrente, des moyens, cela pose celle, tout aussi récurrente, du projet de développement comme cadre contractuel : « enveloppe souple » ou « cahier des charges rigide » ? Comme dans le cas de la Cuma de Pollionnay, l’enjeu du Comité du Genevois est de faire exister un collectif d’agriculteurs dans un territoire urbanisé, mais ici l’existence du collectif ne repose pas sur l’entraide et le partage de matériel entre agriculteurs, et les appuis relationnels (1), financiers et institutionnels (4) sont surtout recherchés en dehors du monde agricole dans une gouvernance élargie.

Dans ces différents collectifs, on constate une diversification des appuis mobilisés due à la pratique concrète de l’action collective sur le long terme qui les conduit à trouver des solutions de rechange comme à la Copav lors de la démission du premier vétérinaire, ou à construire de nouveaux projets communs comme dans la Cuma. À l’inverse, les difficultés que les maraîchers de Paysans et Semences ont à agir collectivement du fait de leur charge de travail et de leur éloignement géographique conduisent à la disparition d’appuis en chaînes, mettant en danger la dynamique collective. Durant trois années, les soutiens financiers (en partie publics et en partie privés) (4) assuraient le maintien d’un travail d’animation collective. Celui-ci était pris en charge par un salarié, principal acteur-pivot (5) et permettait la tenue des temps collectifs, l’organisation d’événements ouverts sur d’autres acteurs, mais aussi la réalisation de supports de circulation de connaissances (fiches variétales pour les maraîchers eux-mêmes, communication grand public) (3). Ces mêmes soutiens ont aussi financé l’appui d’un expert sur les aspects plus techniques liés aux semences, pour apporter et développer les connaissances autour de la production, conservation et sélection des semences (3). Du fait de l’arrêt de ces financements, certains types d’appui ont disparu : non seulement les soutiens eux-mêmes et la reconnaissance institutionnelle qu’ils traduisaient (4), mais aussi les connaissances (3) et même les acteurs pivots (5), puisque l’association n’a plus pu financer d’animateurs du tout. Le matériel technique (2) qui a pu dans d’autres collectifs autour de semences (certes bien plus dotés financièrement pour investir) jouer un rôle d’objet intermédiaire (Derbez, 2018), était trop peu partagé dans ce cas, même si l’ambition, finalement mise en suspens, fut en fin de projet de créer une « maison de la semence ». Si tous les maraîchers rapportent l’intérêt qu’ils ont trouvé à ce groupe et aux relations sociales auxquelles il donnait lieu (1), celles-ci n’ont pu à elles seules maintenir une dynamique d’action collective.

4 Dynamiques singulières d’assemblage d’appuis

Ces différents cas montrent l’intérêt d’articuler différentes formes d’appuis qui se soutiennent les uns et les autres et renforcent les dynamiques collectives. Plus encore, il apparaît que les collectifs étudiés s’engagent chacun dans une dynamique singulière d’assemblage d’appuis. Derrière ces assemblages, nous observons que l’action collective se déploie dans quatre directions entremêlées que sont : la construction/réactivation de relations interpersonnelles qui dépassent le cadre professionnel, la fourniture de services aux membres du collectif, des apprentissages via la production et le partage de connaissances et la production de signes de reconnaissance à destination d’autres acteurs du territoire.

Les relations sociales de proximité (voisins, famille, collègues, camarades d’école, etc.) constituent presque toujours le socle du fonctionnement du collectif. L’action collective réactive ces liens, en génère de nouveaux sur le territoire (Cuma, Comité du Genevois, Copav), parfois à distance (Homéopathie, Paysans et Semences) et y compris avec des acteurs non agricoles. Les collectifs analysés savent ainsi s’appuyer sur des relations interpersonnelles de longue date, comme ils savent en activer de nouvelles pour saisir l’opportunité d’un appel à projet ou des expertises externes. La combinaison de ces « liens faibles », ponctuels et diversifiés, conjugués aux « liens forts » (Granovetter, 1973) entre membres du collectif constitue une situation favorable aux changements de pratiques (Cardona et Lamine, 2014).

Les collectifs assemblent également des appuis dans le but de fournir certains services à leurs membres : des matériels et des coups de main dans la Cuma, des remèdes mais aussi des diagnostics dans les deux collectifs en santé animale, des semences et des conseils chez Paysans et Semences, des formations et veillées qui sont autant de lieux de socialisation dans le collectif Homéopathie.

Dans chacun de nos cas, le collectif constitue aussi un lieu d’apprentissage. Des connaissances y sont produites et partagées selon différentes modalités. Des formations professionnelles financées, faisant appel à des experts extérieurs, constituent des moments clés de la dynamique collective. Le collectif Homéopathie s’appuie sur des ouvrages d’homéopathie pour traiter des cas d’animaux malades. Parallèlement, d’autres apprentissages se font dans l’échange de connaissances entre pairs, notamment les veillées du collectif Homéopathie et les groupes d’échange de pratiques de la Copav. La mise en place d’expérimentations est aussi un lieu d’apprentissage par soi-même et d’échanges en collectif et avec d’autres : avec le vétérinaire autour de l’aromathérapie à la Copav, avec le contrôleur laitier et une chercheuse autour des prairies multi-espèces dans la Cuma.

Enfin, certains collectifs investissent fortement dans les opérations de communication pour faire reconnaître des activités agricoles sur un territoire. L’action du Comité du Genevois par exemple est plus orientée vers la communication à destination des élus et des voisins urbains que vers la fourniture de services à ses membres : faire exister l’agriculture dans le territoire est finalement plus important que le méthaniseur en soi. Paysans et Semences a aussi ce souci de communiquer et de partager ses connaissances avec des consommateurs à travers des évènements grand public.

Concernant les processus par lesquels se mettent en place les actions collectives, nous constatons que les collectifs étudiés sont capables de construire des formes de coordination très planifiées telles que des projets financés (par exemple des Giee ou des formations Vivea) qui cadrent pour un temps l’action collective en fournissant des appuis notamment via des ressources financières. Ces projets, avec leur cadre et leurs financements, sont souvent un appui à une dynamique collective qui les dépasse largement. Ainsi la Cuma de Pollionnay s’appuie sur l’organisation régulière de formations pour pérenniser une dynamique agricole sur un territoire urbanisé et on reconnaît là le rôle déterminant d’un appui clé, l’animateur, acteur-pivot en situation de rassembler les autres appuis nécessaires au montage d’un projet mais qui est dans ce cas-là une activité spontanée et non anticipée. L’exemple de Paysans et Semences montre a contrario que la « disparition » soudaine et non planifiée d’un tel acteur pivot, par manque de ressources financières, peut casser la dynamique de l’action collective. En même temps qu’ils s’appuient ainsi sur des projets financés, correspondant à un guidage déterminé de l’action collective, les collectifs se dotent aussi de formes de coordination très souples comme des ateliers d’échange de pratiques lors de veillées ou de visites de fermes par exemple. Ces activités qui sortent des chemins planifiés permettent l’expérimentation et les apprentissages. Il apparaît que c’est moins la capitalisation de connaissances que la possibilité continue d’apprentissages par la production de « savoirs incorporés » (Compagnone et al., 2018) dans le temps long qui fait évoluer l’horizon de l’action collective vers une transition agroécologique. Il devient alors nécessaire d’envisager les projets comme « l’articulation de fins et de moyens » (Boutinet, 2012) permettant un guidage souple de l’action, ce qui rejoint les enseignements du projet ObsTAE (Observatoire sociologique des transitions agroécologiques) où ont été suivis une quinzaine de collectifs engagés dans la transition agroécologique en tant que lauréats d’un appel à projet public, révélant dès lors les modalités de « mise en projet » de l’agroécologie à l’œuvre (Lamine et al., 2020). Cette analyse peut être synthétisée comme suit dans le tableau 2.

Au-delà de la synthétisation de notre propos, ce tableau permet une comparaison entre collectifs et montre une corrélation entre la nature des activités spontanées et la nature des appuis préférentiels. Par exemple, dans le collectif Homéopathie où les appuis préférentiels sont relationnels, les activités spontanées correspondent à l’instauration de nouveaux moments d’interactions informels. Pour la Cuma comme pour le Comité des agriculteurs du Genevois, les appuis préférentiels sont les appuis relationnels et les acteurs pivots ce qui donne lieu à des activités spontanées de types « projet ». La Copav et Paysans et semences s’appuient tous deux préférentiellement sur des « moyens et supports de connaissance » ce qui donne lieu à des activités visant le partage de savoirs à grande échelle, mais le fonctionnement de la Copav basé également sur une production de services institutionnalisée (GVC, financement par les éleveurs) sécurise le système. Les appuis préférentiels semblent ainsi constituer les graines en dormance des activités qui peuvent émerger par la suite même si celles-ci reposent également sur l’action collective partagée qui renforce des trajectoires orientées par des appuis spécifiques.

Tableau 2

Caractérisation des collectifs : assemblages d’appuis singuliers et orientation de l’action collective.

Characterization of groups: situated arrangements of supports and objectives of collective action.

5 Conclusion-discussion

L’analyse de ces cinq cas montre que les transitions agroécologiques ne reposent pas seulement sur la mobilisation de connaissances, mais aussi sur la capacité des collectifs à mobiliser et à assembler des appuis hétérogènes. Nous montrons également que les collectifs se distinguent en fonction des appuis préférentiels qu’ils mobilisent et que leurs actions collectives se déploient dans quatre directions. Les collectifs articulent par ailleurs à la fois des activités planifiées et spontanées. Enfin, si nous avons vu que l’articulation d’une diversité d’appuis et d’activités reste nécessaire pour assurer leur émergence effective, la comparaison des collectifs montre que la nature des activités spontanées semble être corrélée à la nature des appuis préférentiels et des types d’actions collectives déjà engagées. L’observation de cette corrélation n’étant basé que sur l’analyse de cinq collectifs, une étude approfondie sur un plus grand nombre de cas reste à mener.

Ce travail conduit à s’interroger sur certaines difficultés de fonctionnement que pourraient rencontrer les collectifs. Nous avons montré que leur pérennité repose pour partie sur la disponibilité des agriculteurs. Or, ceux-ci ont un volume horaire d’activité très important (Renaud et Rioux, 2016). Certains appuis peuvent en outre être mis à mal à l’avenir : les appuis relationnels du fait de la réduction de la densité géographique des agriculteurs, et les acteurs-pivots dans un contexte où les emplois d’animateurs subissent régulièrement des restrictions budgétaires et de ce fait font l’objet d’un grand turn-over.

Par ailleurs, ce travail peut amener à se questionner sur les modalités et les effets de l’action publique par projet. Dans un contexte de « projectification » basée sur des actions de durée limitée, dotées d’un pilotage sur objectif (Sjöblom et Godenhjelm, 2009), c’est l’adaptabilité et la capacité à passer d’un projet à un autre qui sont mises en valeur (Boltanski et Chiapello, 1999). Nos résultats montrent que l’évaluation des projets – et en particulier les Giee, pourrait davantage considérer les activités spontanées issues des habitudes de travail en commun sur le long terme, en plus de la réalisation des activités prévues et planifiées. Enfin, là où une lecture commune de l’engagement dans la transition agroécologique met au premier plan le partage de valeurs considérées comme « déjà-là », nos résultats suggèrent à titre d’ouverture que les appuis que les collectifs assemblent de manière singulière dans leurs trajectoires, sont ce qui permet, chemin faisant, le partage, le renforcement, voire l’émergence, de ces valeurs elles-mêmes.

Remerciements

Les projets du programme Pour et Sur le Développement Régional (PSDR4 Rhône-Alpes) ont bénéficié d’un financement de l’INRA, de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, de l’Irstea et de l’Union européenne via le FEADER dans le cadre du Partenariat Européen pour l’Innovation (PEI-AGRI). Nous remercions par ailleurs tous les collectifs étudiés, dont l’analyse a permis la production de cet article.

Références

  • Barbier R, Trepos J. 2007. Humains et non-humains : un bilan d’étape de la sociologie des collectifs. Revue d’anthropologie des connaissances 1: 35–58. DOI: 10.3917/rac.001.0035. [Google Scholar]
  • Boltanski L, Chiapello E. 1999. Le nouvel esprit du capitalisme. Paris : Gallimard, 380 p. [Google Scholar]
  • Bourblanc M. 2011. Des instruments émancipés. La gestion des pollutions agricoles des eaux en Côtes-d’Armor au prisme d’une dépendance aux instruments (1990–2007). Revue française de science politique 61: 1073–1096. DOI: 10.3917/rfsp.616.1073. [Google Scholar]
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  • Cardona A, Lamine C. 2014. Liens forts et liens faibles en agriculture. L’influence des modes d’insertion socio-professionnelle sur les changements de pratiques. In : Bernard de Raymond A, Goulet F, eds. Sociologie des grandes cultures. Versailles (France) : Quae, pp. 97–114. [Google Scholar]
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Citation de l’article : Cardona A, Brives H, Lamine C, Godet J, Gouttenoire L, Rénier L. 2021. Les appuis de l’action collective mobilisés dans les transitions agroécologiques. Enseignements de l’analyse de cinq collectifs d’agriculteurs en Rhône-Alpes. Cah. Agric. 30: 21.

Liste des tableaux

Tableau 1

Entretiens et observations réalisés.

Interviews and observations.

Tableau 2

Caractérisation des collectifs : assemblages d’appuis singuliers et orientation de l’action collective.

Characterization of groups: situated arrangements of supports and objectives of collective action.

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