Open Access
Article de synthèse / Review Article
Numéro
Cah. Agric.
Volume 31, 2022
Numéro d'article 17
Nombre de pages 10
DOI https://doi.org/10.1051/cagri/2022014
Publié en ligne 8 juillet 2022

© M. Duru et al., Hosted by EDP Sciences 2022

Licence Creative CommonsThis is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License CC-BY-NC (https://creativecommons.org/licenses/by-nc/4.0), which permits unrestricted use, distribution, and reproduction in any medium, except for commercial purposes, provided the original work is properly cited.

1 Introduction

Avec plus de 800 millions de personnes souffrant de la faim et deux milliards de personnes atteintes de maladies chroniques, désormais dans tous les pays, qu’ils soient à revenu faible, intermédiaire ou élevé, il est clair que le système alimentaire actuel ne répond pas aux enjeux alimentaires mondiaux (HLPE, 2019). De plus, il est associé à une pression accrue sur les ressources (air, eau, sol, biodiversité) et les services écosystémiques (SE) associés (Willett et al., 2019). Dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), l’agriculture est tout particulièrement questionnée pour ses impacts environnementaux (pollutions locales, érosion des sols, émissions de gaz à effet de serre – GES) et sanitaires (principalement pesticides).

Ces crises environnementales, climatiques et sanitaires, qui sont interdépendantes (Duru et Le Bras, 2020), ne peuvent être résolues via des mesures sectorielles. Il est nécessaire de mettre en œuvre une approche multidimensionnelle, souvent qualifiée d’holistique (Gliessman, 2021). Différents vocables ont été utilisés depuis les années 1990 pour définir les formes d’agriculture à promouvoir : agriculture biologique, durable, agroécologique, intelligente… (HLPE, 2019).

L’agriculture régénératrice (AR) repose sur un récit fondateur initié dans les pays anglo-saxons. Elle est présentée comme un moyen alternatif de produire de la nourriture en réduisant les impacts environnementaux et/ou sociaux par rapport à l’agriculture conventionnelle. Elle met tout particulièrement en avant la protection du sol (« sols toujours couverts par des plantes vivantes ou leurs résidus ») pour « réparer ou agrader (améliorer) la terre » et contribuer à améliorer la biodiversité, la qualité de l’eau et de l’air. Une ambition est de mettre en place des pratiques agricoles basées sur une approche écologique et holistique de la production, dépassant la vision actuelle du développement durable, notamment pour atténuer le changement climatique. Le récit de l’AR, basé sur la santé du sol, a reçu une attention marquée depuis les années 2000, d’abord dans le monde économique (grandes entreprises alimentaires multinationales, distributeurs, agriculteurs) et la société civile (consommateurs), et plus récemment dans la recherche académique (Giller et al., 2021). L’AR est une forme d’agriculture qui se réfère à l’agroécologie. Cette dernière, initiée plutôt par des chercheurs aux USA, a été amplement reprise et développée en Amérique du Sud et en Europe pour y adjoindre des dimensions sociales (Wezel et al., 2009). L’agroécologie dans sa dimension ambitieuse, basée sur la biodiversité (Duru et al., 2015), a surtout été mobilisée par de petits groupes d’agriculteurs et encouragée par des politiques publiques, mais n’est pas vraiment parvenue à enrôler les grands acteurs économiques et la société civile. Ces acteurs, ayant besoin de faire reconnaître les formes d’agriculture pratiquées sur le terrain, perçoivent donc positivement l’arrivée de l’AR car elle permettrait d’identifier, plus clairement que l’agroécologie, une forme d’agriculture bien définie.

Cependant, aucune définition légale ou réglementaire de l’AR n’existe et aucune définition largement acceptée n’a émergé dans l’usage courant (Schreefel et al., 2020). Ainsi, des acceptions différentes co-existent selon les acteurs qui s’y réfèrent ou les courants de pensée sur lesquels elle repose. Newton et al. (2020) ont montré, à partir de l’analyse de 229 articles et 25 sites web de praticiens, que les articles scientifiques traitent principalement des principes et pratiques de l’AR (utilisation de cultures de couverture, intégration culture-élevage, réduction ou élimination du travail du sol), alors que les sites web des acteurs économiques présentent surtout les services pouvant être rendus (santé des sols, séquestration du carbone et augmentation de la biodiversité). (Dachelet 2020) montre que l’AR est un concept dont la base scientifique est peu fournie et dont les développements sont majoritairement extra-académiques. L’appellation est utilisée par des organisations influentes ou bien des communautés d’agriculteurs et de formateurs qui défendent des interprétations divergentes en termes de modèles de production. Les discours tendent à mettre en avant un paradigme d’innovation qui cache les différences entre ceux qui promeuvent une agriculture biologique régénératrice ou bien une agriculture de conservation régénératrice (Encadré 1). Dans tous les cas, l’explicitation des processus nécessaires à la compréhension des relations entre pratiques et impacts, ou services rendus, est peu documentée. L’AR apparaît comme « une philosophie de la terre » cherchant à protéger et à améliorer l’environnement. Elle repose sur des propriétés du sol perçues comme quelque peu mythiques et entretient la vision d’une agriculture sans intrants externes, mimant la nature et contribuant à résoudre la crise climatique tout en nourrissant le monde. Ce récit peut alors s’apparenter à du « greenwashing » (Giller et al., 2021). En effet, la tendance actuelle est de faire une promotion de l’AR basée sur le plus petit dénominateur commun entre les visions des différentes familles (Encadré 1), si bien que plusieurs modèles de production (permaculture, agroforesterie, agriculture biologique, agriculture de conservation) peuvent revendiquer l’appellation sans la moindre modification de leurs pratiques. Néanmoins, bien que les fondements scientifiques du mouvement soient discutables, celui-ci pourrait représenter une opportunité de mise en mouvement des acteurs des systèmes alimentaires dans une direction positive en matière de respect de l’environnement.

L’agriculture régénératrice dans les sphères extra-académiques

L’engagement de grands acteurs de l’agroalimentaire est la marque d’un enthousiasme du secteur vis-à-vis de l’AR. Cependant, ces acteurs peuvent en avoir des visions différentes (Dachelet, 2020). Pour certains, il s’agit d’un ensemble cohérent de principes (Ryan, 2007) : réduction du travail du sol, couverture permanente du sol, promotion de la diversité végétale, intégration de l’élevage et des cultures, et parfois minimisation des pesticides et des engrais synthétiques pour tendre vers l’agriculture biologique régénératrice (Burgess et al., 2019). Par exemple, Danone, pour les productions animales, affiche, outre la santé du sol, des mots-clés tels que pâturage, bien-être animal, et ouvre la voie à l’agriculture biologique (Danone, 2022). Pour d’autres, l’AR est une forme aboutie de l’agroécologie combinant : (i) les principes de l’agriculture de conservation des sols (ACS) reposant sur trois grands principes appliqués simultanément : la réduction, voire la suppression du travail du sol, la couverture permanente du sol, et la diversification et l’allongement des rotations ; (ii) les principes de la protection intégrée des cultures ; (iii) l’intégration poussée entre culture et élevage ; (iv) l’agroforesterie ; (v) la restauration de la santé du sol et sa « recarbonation » (Lal, 2020). Par exemple, la communication de General Mills est proche des trois piliers de l’ACS (General Mills, 2022). Nestlé, quant à lui, va au-delà et parle de système alimentaire régénérateur (Neslé, 2022). Enfin, l’AR est parfois présentée comme une promesse d’« agriculture zéro carbone émis », pouvant compenser une partie des émissions autres qu’agricoles (Moyer et al., 2020).

Les données scientifiques pour évaluer les impacts et services de l’AR sont peu nombreuses. Aussi, après avoir rapidement rappelé les grands principes de l’agroécologie, souvent considérés comme fondateurs de l’AR, nous comparons les impacts et services des formes d’agriculture bien documentées dont l’AR cherche à se distinguer (l’agriculture conventionnelle : AC) ou au contraire auxquelles elle se réfère : l’agriculture de conservation des sols (ACS) et l’agriculture biologique (AB). Nous cherchons ici à fournir un premier référentiel des potentiels impacts et services de l’AR. Dans un deuxième temps, nous explorons les conditions de son déploiement via l’analyse de ses forces et faiblesses (environnement interne) et des opportunités et menaces à son déploiement (environnement externe).

2 Agroécologie et agriculture régénératrice

2.1 Fondements de l’agroécologie : la biodiversité pour fournir des services à l’agriculture et à la société

Deux grandes voies de progrès de l’agriculture vers la durabilité peuvent être distinguées. L’une, basée sur les innovations (génétique, numérique, robotique) pour optimiser l’usage des intrants de synthèse, ne remet pas en cause les caractéristiques des systèmes dominants dans les pays occidentaux : systèmes de cultures et paysages simplifiés, séparation entre culture et élevage. Elle vise l’amélioration de l’efficience des intrants, de manière à en réduire l’utilisation et donc les impacts sur l’environnement (Fig. 1, côté gauche). Elle laisse peu de place aux spécificités biotiques et abiotiques des situations de production. L’autre, l’agroécologie, met en avant le rôle pivot de la biodiversité dans les façons de produire (travaux cités plus de 500 fois depuis 2010 d’après Google Scholar : Perfecto et Vandermeer, 2010 ; Kremen et al., 2012 ; Wezel et al., 2014 ; Altieri, 2018). L’enjeu est de développer les services écosystémiques supports de la production agricole (Fig 1, côté droit). Autrement dit, il s’agit de substituer des processus écologiques (naturels) aux intrants chimiques et aux énergies fossiles. La clé de voûte de cette stratégie est le développement de la diversité des cultures (dite diversité planifiée) et des habitats semi-naturels qui déterminent la biodiversité associée, support des services écosystémiques, telle que la faune souterraine, épigée et aérienne (Beillouin et al., 2021). La couverture du sol et la réduction du travail du sol sont deux leviers clés pour favoriser l’activité biologique (Duru et al., 2015). La réduction de la taille des parcelles permet aussi aux organismes supports des services de circuler dans le paysage (Jeanneret et al., 2021). Comme la plupart des propriétés et fonctions du sol à l’origine de services écosystémiques sont déterminées par la teneur en matière organique des sols, l’augmentation de celle-ci représente un objectif clé de l’agroécologie (Therond et Duru, 2019). En visant le développement des services écosystémiques supports de la production, l’agroécologie permet, le plus souvent, plus ou moins volontairement, la fourniture de services à la société, contribuant ainsi à l’entretien des biens communs (sol, eau, air) (Fig. 1, côté droit) (Therond et al., 2017). Il est à noter que certains auteurs proposent de fonder l’AR sur l’articulation de certains de ces principes de l’agroécologie avec les technologies de la première voie de progrès (McLennon et al., 2021).

L’agroécologie en élevage repose sur deux grands principes. D’une part, elle vise à réduire l’utilisation d’aliments industriels en optimisant les ressources alimentaires disponibles sur l’exploitation via la valorisation des zones herbagères naturelles (prairies permanentes, parcours, estives…). D’autre part, elle promeut la santé animale par une conduite de troupeau adaptée (Thomas et al., 2014). La mise en œuvre de ces deux principes suppose une intégration forte entre culture et élevage (Moraine et al., 2014), qui est souvent mentionnée comme une composante clef de l’AR (LaCanne et Lundgren, 2018).

thumbnail Fig. 1

Représentation de l’agriculture selon deux types d’évaluation : impacts (négatifs ici) vs services (adaptée de van der Werf et al., 2020; Duru et Therond, 2021).

Overview of agriculture according two types of assessment criteria: impacts (negative here) vs services (adapted from van der Werf et al., 2020; Duru and Therond, 2021).

2.2 Évaluation de systèmes agricoles agroécologiques

Pour estimer les performances potentielles de l’AR, nous comparons ci-après les impacts environnementaux et les services écosystémiques de trois formes d’agriculture bien documentées dans la littérature scientifique (Tab. 1) : l’AC, l’AB et l’ACS. L’AC, qui recourt au travail du sol et aux pesticides, est utilisée comme référence. L’ACS met l’accent sur la santé/fertilité endogène du sol, le non travail du sol et la séquestration du carbone pour la régulation du climat, sans exclure l’utilisation de pesticides. L’AB, qui exclut tout biocide de synthèse mais recourt au travail du sol, met aussi en avant la santé du sol.

En termes d’impacts, l’AB apparaît plus performante pour la santé du vivant (écotoxicité et toxicité pour l’homme), mais elle l’est moins pour les rendements qui déterminent les besoins en terres pour se nourrir (à régimes alimentaires comparables) et pour les émissions de GES par kilogramme de produit (Fig. 2). C’est l’inverse qui est observé pour l’ACS. Pour tous les services rendus à la société, ces deux formes d’agriculture sont plus performantes que l’AC. L’ACS serait aussi plus résiliente que l’AC face au changement climatique (Su et al., 2021).

Les sources bibliographiques montrent une grande variabilité dans les niveaux d’impacts et de services écosystémiques, mais les différences sont presque toujours significatives entre au moins deux des trois formes d’agriculture. De toute évidence, il apparaît difficile de réduire tous les impacts et de maximiser tous les services écosystémiques tout en atteignant un haut niveau de production, notamment parce que la biodiversité du sol est sensible aux intrants mobilisés dans les systèmes les plus productifs (fertilisants, pesticides, travail du sol…). Plusieurs études tentent de montrer les effets respectifs ou combinés des pesticides et du travail du sol. Par exemple, Henneron et al. (2014) montrent que les densités de vers de terre et de nématodes et les abondances de bactéries et de champignons sont plus réduits par le travail du sol que par l’utilisation de pesticides (voir aussi Gagic et al., 2017).

Ces données fournissent de premières informations pertinentes pour une analyse critique de certaines pratiques et/ou impacts mis en avant par l’AR. Concernant la séquestration du carbone, les données de la figure 2 montrent que l’ACS permet de séquestrer environ 20 % de carbone de plus que l’AC. Il a par exemple été montré un stockage additionnel moyen permis par les cultures intermédiaires (un des trois piliers de l’ACS) de 126 kg de C/ha/an en France (Pellerin et al., 2019). Des controverses existent par contre sur l’effet du non travail du sol en climat tempéré (ibid.). Certains suivis de parcelles sur le long terme et en conditions réelles montrent une réalité complexe et des possibilités de séquestration de carbone supérieures en combinant les trois piliers de l’ACS (Boivin et al., 2021). Mais en aucun cas la généralisation de ces pratiques ne pourrait compenser les émissions d’autres secteurs économiques (Launay et al., 2021), comme parfois affiché en AR.

L’impact des pesticides est peu abordé en AR. Les recherches portant sur l’ACS montrent qu’il est possible de parvenir à des plages de valeurs de pH- et d’Eh (potentiel rédox) permettant d’avoir des sols suppressifs, (ou résistants) c’est-à-dire à même de résister à certains bioagresseurs (Husson et al., 2021), et ainsi, potentiellement, de réduire l’utilisation des pesticides de synthèse.

En outre, des expériences d’hybridation entre l’ACS et l’AB permettraient de réduire les faiblesses de chacune d’elles (Fleury et al., 2014), par exemple en utilisant des espèces ou variétés à levée rapide ou en augmentant le potentiel de contrôle biologique par les auxiliaires des cultures (exemple des carabes dans Piraux, 2020). Ce peut être aussi en gérant les modalités de réduction du travail du sol (de Tourdonnet, 2017), dont les effets sont longs à s’exprimer, de l’ordre de 5 à 15 ans (Mondal et al., 2019). Cependant, là encore, ces processus et difficultés ne sont pas évoqués dans la littérature sur l’AR.

Tableau 1

Sources bibliographiques sur l’évaluation des impacts et des services de systèmes agricoles pour les productions végétales illustrant trois formes d’agriculture. AC : agriculture conventionnelle ; AB : agriculture biologique ; ACS : agriculture de conservation des sols.

Data sources for evaluation of impacts and ecosystem services for crop production. AC: conventional agriculture; AB: organic agriculture; ACS: conservation agriculture.

thumbnail Fig. 2

Impacts (à droite de la diagonale) et services écosystémiques fournis à la société (à gauche) pour des systèmes de grande culture en agriculture conventionnelle (en rouge), biologique (en vert) et de conservation des sols (en bleu), d’après les données extraites des publications du tableau 1. Dans cette figure, plus le niveau est élevé (enveloppe externe) plus les services et la qualité nutritionnelle des productions sont importants et les impacts négatifs réduits (adapté de Duru et Therond, 2021).

Impacts (right side of the diagonal) and ecosystem services provided to the society (left side) for crop production in conventional (red), organic (green) and conservation (blue) agriculture, based on published data (Tab. 1). In this figure, the higher the level (external envelope), the greater the services and the nutritional quality of the productions, and the lower the negative impacts (adapted from Duru and Therond, 2021).

3 Analyse stratégique pour le changement d’échelle

La transition d’une agriculture conventionnelle vers l’agroécologie, qu’elle qu’en soit la forme, est complexe, car d’une part les défis à relever sont interdépendants (atténuation, adaptation, réduction des impacts, développement des services…), et d’autre part les différents maillons du système alimentaire constituent un système sociotechnique verrouillé. Ainsi, les différents acteurs tendent à adopter des stratégies économiques et techniques cohérentes entre elles, donnant au système dominant en place une grande stabilité (Geels, 2002). Un tel système sociotechnique favorise alors les innovations qui sont cohérentes avec son fonctionnement et bloque les innovations qui ne sont pas compatibles (Meynard et al., 2018), via des stratégies telles que le greenwashing. Pour éviter cet écueil, l’ensemble des acteurs économiques, la recherche, mais aussi les politiques publiques, doivent donc travailler ensemble de façon à permettre l’émergence de changements systémiques. Aussi, pour mieux cerner les conditions du déploiement de l’AR, nous identifions ci-dessous ses principaux atouts et faiblesses, ainsi que les opportunités et les menaces pour son développement (Tab. 2).

Tableau 2

Principaux atouts et faiblesses de l’agriculture régénératrice, et opportunités et menaces pour son développement.

Main strengths and weaknesses of regenerative agriculture, and opportunities and threats for its development.

3.1 Atouts

L’atout principal de l’AR est, au moins en ce qui concerne le récit, de mettre en avant, mieux que l’agroécologie, le fait qu’elle contribue à l’entretien ou à la « réparation » des biens communs : sols et air, mais aussi biodiversité et eau. Ce récit est susceptible d’avoir un effet d’entraînement d’un grand nombre d’acteurs, ce à quoi peine l’agroécologie, surtout lorsqu’elle est circonscrite aux façons de produire dans les exploitations agricoles. L’AR s’affiche ainsi résolument en rupture par rapport à une AC qui « dégraderait » les biens communs.

3.2 Faiblesses

Les changements à opérer sont nombreux et complexes à mettre en œuvre, puisqu’ils concernent aussi bien l’amont (les machines, les intrants dont les semences…) que le système de production lui-même et l’aval (la collecte des récoltes) (Duru et al., 2015). En effet, les agriculteurs sont dépendants de l’organisation des filières, désormais structurées autour d’un nombre réduit d’acteurs limitant certaines offres en amont (diversité génétique cultivée et élevée réduite, nature des intrants), en promouvant d’autres (matériels connectés, intrants de biocontrôle) et imposant en aval leurs règles de mise en marché visant, entre autres, à offrir au consommateur des produits standardisés et transformés à des coûts réduits. Ces évolutions sont à l’origine de trois grands types de verrouillage : matériel (intrants, espèces, bâtiments, machines), réglementaire (normes et régulations) et culturel (ex. récit qui met très en avant la productivité surfacique ou par animal comme image de la modernité) (Valiorgue, 2020). Ces verrouillages, bien documentés dans les travaux concernant l’agroécologie (ex. Meynard et al., 2018), ne le sont que peu ou pas dans la littérature concernant l’AR. Il en est de même des questions d’équité, bien mises en avant dans la transition agroécologique des systèmes alimentaires (Gliessman, 2021), alors qu’elles ne sont quasiment jamais évoquées pour l’AR (Gibbons, 2020).

Les problèmes environnementaux dus à une trop grande concentration de l’élevage (Billen et al., 2021), et les moyens d’y faire face par le développement d’une économie circulaire à l’échelle locale, sont bien documentés dans des scénarios d’approche agroécologique (Duru et al., 2021), mais sont absents des publications concernant l’AR.

Une autre limite de l’AR est d’être souvent centrée sur le seul carbone, conduisant ainsi à trois possibles écueils :

  • modifier à la marge les systèmes agricoles existants, par exemple en développant des cultures intermédiaires, mais sans pour autant changer de stratégie par rapport aux intrants de synthèse, à la rotation et au travail du sol ;

  • omettre de donner une place centrale aux légumineuses dans l’agriculture, voire dans l’alimentation animale et humaine. Si ce levier est central en agroécologie, les légumineuses sont rarement mentionnées en AR en substitution des engrais de synthèse, générateurs de CO2 et de N2O, qui est un puissant GES (Bertrand et al., 2019);

  • éluder la question des émissions liées à la consommation de produits carnés, alors que la réduction de la consommation de protéines animales est le principal levier pour réduire l’empreinte environnementale de l’alimentation dans les pays occidentaux (Willett et al., 2019).

Enfin, la littérature de l’AR est le plus souvent cantonnée à des changements de pratiques agricoles. Rares sont les publications qui incluent des considérations sur l’alimentation, comme la réduction du gaspillage alimentaire et la promotion d’une diète plus végétalisée (Lal, 2021).

3.3 Opportunités

Des acteurs de l’aval de l’agriculture se sont déjà saisis du concept d’AR, attirés par le bénéfice qu’ils pouvaient tirer d’une image liée à la conservation des biens communs (Dachelet, 2020). Cette stratégie permet de rendre visibles les efforts faits, donne de la notoriété aux entreprises de l’agroalimentaire et peut permettre de mieux rémunérer les agriculteurs. Dans le même temps, l’idée de rémunérer les agriculteurs pour les services qu’ils fournissent à la société progresse, notamment via la mise en place de dispositifs privés, mais aussi publics, de paiement pour services environnementaux. Ainsi, le développement des marchés carbone, financés par le privé mais validés et certifiés par des démarches labélisées par l’État, est un exemple en fort développement.

De même, la certification permet aux produits d’être identifiables par un grand nombre d’acteurs amont et aval de l’agriculture. À ce jour, au moins un programme de certification pour l’AR a été créé (Newton et al., 2020). Ses objectifs (augmenter la teneur en matière organique des sols, assurer la stabilité économique et l’équité) sont axés sur les résultats, mais les indicateurs utilisés pour définir et évaluer la conformité sont principalement axés sur les moyens mis en œuvre. En France, un Indice de régénération comprenant plusieurs axes (couverture et travail du sol, cycle du carbone, fertilisation azotée, gestion phytosanitaire, biodiversité et agroforesterie) a été élaboré pour certifier les exploitations agricoles, en tenant compte des spécificités des productions (PADV, 2021).

3.4 Menaces

A ce jour, l’AR souffre d’un manque de définition stabilisée et de réflexion globale, tant dans les médias que dans le monde économique. Son impact sur l’utilisation des terres et la régulation du climat à l’échelle globale et sur la transformation des matières premières n’est pas ou peu considéré. Pour certains, l’accent est mis sur le local, afin de renforcer le lien entre agriculture et alimentation en raccourcissant les distances et/ou en réduisant le nombre d’intermédiaires, mais la question des régimes alimentaires est peu ou pas traitée. Pour d’autres, l’accent est mis sur la santé du sol et la séquestration du carbone en mettant en avant des promesses d’atténuation du changement climatique, sans prendre en compte ni les prérequis agronomiques ni les impacts exportés ou situés en amont ou en aval dans la filière. Enfin, certains acteurs de l’agroalimentaire s’engouffrent dans cette voie pour développer des alternatives végétales à la viande, sans considérer l’effet du type de transformation alimentaire sur la santé (Duru et al., 2021).

4 Une voie étroite entre greenwashing et régénération des biens communs

Face à l’engouement d’un nombre croissant d’acteurs pour l’AR, du fait de promesses « salvatrices » en matière de séquestration du carbone, se pose la question de la crédibilité de ses objectifs et de son adéquation aux grands défis que doivent relever l’agriculture et l’alimentation aujourd’hui.

Le principal atout de l’AR est de reposer sur un récit mettant en avant un principe, la « régénération » (Anderson et Rivera-Ferre, 2021), appliqué le plus souvent au sol et, plus rarement et récemment, au système alimentaire (Davies, 2020). L’AR est une perspective attractive pour un grand nombre d’acteurs car elle représente un futur désirable assurant la sécurité alimentaire tout en préservant, voire en améliorant, les biens communs. Cet affichage peut faciliter l’adhésion des acteurs et les fédérer pour construire des plans d’action. Mais si le niveau de fourniture de services à la société n’est pas vérifié ou si le discours est uniquement centré sur le carbone, les grands acteurs des systèmes alimentaires ne feront que « verdir » leurs stratégies, et l’AR ne sera pas à la hauteur des enjeux qu’elle affiche ni des espérances qu’elle suscite.

Pour aller au-delà des principes, l’AR devrait mobiliser les connaissances et savoir-faire de l’agroécologie en tant que science, pratique et mouvement social (Wezel et al., 2009), dont la combinaison permet une approche holistique en termes d’échelles et d’enjeux (Gallardo-López et al., 2018).

L’AR doit aussi clarifier son récit car elle est parfois assimilée à une permaculture généralisée (McLennon et al., 2021). Or, si la permaculture peut permettre de s’affranchir des intrants de synthèse en cultures maraîchères du fait de la possibilité d’apports massifs de matières organiques exogènes à l’exploitation, mais aussi d’une très grande diversité de cultures sur de petites parcelles et éventuellement d’un désherbage manuel, ces pratiques ne sont économiquement et techniquement pas transposables aux systèmes de grandes cultures. Pour ces derniers, les études de cas montrent qu’une agriculture protectrice des sols et sans intrants de synthèse, c’est-à-dire l’agriculture biologique de conservation des sols (ABC), est une voie dont la pleine expression n’est techniquement pas aboutie à ce jour (à minima un travail du sol superficiel est nécessaire pour lutter contre les adventices). Elles montrent également que l’association culture-élevage jouera un rôle essentiel. D’une part, l’élevage de ruminants à base d’herbe permet de fournir des services à l’agriculture (Martin et al., 2020) et, d’autre part, les élevages peuvent valoriser les « ratés » des cultures qui ne seraient pas commercialisables sur le marché (Martin et al., 2016).

Sur la base de l’analyse présentée dans ce papier, nous proposons trois pistes pour faire de l’AR un mouvement d’envergure s’inscrivant dans une vision holistique du système alimentaire (vs. du greenwashing) :

  • prendre à bras le corps l’ensemble des grands défis auxquels l’agriculture et l’alimentation sont confrontées, et ne pas se limiter à un sous-ensemble choisi pour des raisons de mode, de marketing ou d’objectifs de court terme. À cette fin, il importe de ne pas omettre les impacts de certaines de leurs caractéristiques (concentration de l’élevage, transformation trop poussée de certaines matières premières, régime alimentaire). La biodiversité dans les sols, les cultures et les paysages doit être au cœur des pratiques pour augmenter les services fournis à l’agriculture et à la société (Carlile et Garnett, 2021 ; Therond et Duru, 2019) ;

  • se doter d’indicateurs de résultats mesurables ou de moyens fiables pour se situer sur des trajectoires de progrès, dépendantes des contextes de production ;

  • envisager un changement de statut des entreprises agricoles en faisant reconnaître explicitement les services rendus par celles-ci. Dans cette logique, Valiorgue (2020) propose de leur donner le statut d’entreprises à mission avec des engagements opposables pour les partenaires économiques. Ce cadre juridique est justifié par le fait que ce sont des entreprises privées qui impactent des biens communs, mais qui, au travers des services écosystémiques, jouent un rôle dans leur conservation, voire leur restauration.

En conclusion, l’AR, de par la spécificité de son récit axé sur un principe, la régénération, et de par sa capacité à fédérer un grand nombre d’acteurs économiques, pourrait enrichir le récit de l’agroécologie, bien documenté par la recherche et par des réseaux d’agriculteurs engagés. De manière convergente, très récemment, Duncan et al. (2020) suggèrent que le concept de régénération appliqué aux systèmes alimentaires serait un moyen de mieux concilier les approches environnementales et sociales de la durabilité en considérant l’ensemble des acteurs concernés. Réciproquement, l’agroécologie permettrait de donner du contenu à l’AR, tant pour les pratiques associées que pour les modes de gouvernance. Cela permettrait de consolider les fondements scientifiques de l’AR et d’éviter des dérives du type greenwashing. Cet enrichissement nous semble nécessaire du fait de l’importance et de la diversité des acteurs non-académiques s’appropriant le concept d’AR. Une telle orientation permettrait de faire reconnaître l’AR comme une forme d’agriculture fournissant réellement une diversité de services écosystémiques tant à l’agriculture qu’à la société, mais elle devrait être soutenue pour cela par des politiques publiques exigeantes sur la prise en compte des principes de l’agroécologie.

Remerciements

Nous remercions les deux relecteurs anonymes pour leurs critiques constructives.

Références

Citation de l’article : Duru M, Sarthou J-P, Therond O. 2022. L’agriculture régénératrice : summum de l’agroécologie ou greenwashing?. Cah. Agric. 31: 17. https://doi.org/10.1051/cagri/2022014

Liste des tableaux

Tableau 1

Sources bibliographiques sur l’évaluation des impacts et des services de systèmes agricoles pour les productions végétales illustrant trois formes d’agriculture. AC : agriculture conventionnelle ; AB : agriculture biologique ; ACS : agriculture de conservation des sols.

Data sources for evaluation of impacts and ecosystem services for crop production. AC: conventional agriculture; AB: organic agriculture; ACS: conservation agriculture.

Tableau 2

Principaux atouts et faiblesses de l’agriculture régénératrice, et opportunités et menaces pour son développement.

Main strengths and weaknesses of regenerative agriculture, and opportunities and threats for its development.

Liste des figures

thumbnail Fig. 1

Représentation de l’agriculture selon deux types d’évaluation : impacts (négatifs ici) vs services (adaptée de van der Werf et al., 2020; Duru et Therond, 2021).

Overview of agriculture according two types of assessment criteria: impacts (negative here) vs services (adapted from van der Werf et al., 2020; Duru and Therond, 2021).

Dans le texte
thumbnail Fig. 2

Impacts (à droite de la diagonale) et services écosystémiques fournis à la société (à gauche) pour des systèmes de grande culture en agriculture conventionnelle (en rouge), biologique (en vert) et de conservation des sols (en bleu), d’après les données extraites des publications du tableau 1. Dans cette figure, plus le niveau est élevé (enveloppe externe) plus les services et la qualité nutritionnelle des productions sont importants et les impacts négatifs réduits (adapté de Duru et Therond, 2021).

Impacts (right side of the diagonal) and ecosystem services provided to the society (left side) for crop production in conventional (red), organic (green) and conservation (blue) agriculture, based on published data (Tab. 1). In this figure, the higher the level (external envelope), the greater the services and the nutritional quality of the productions, and the lower the negative impacts (adapted from Duru and Therond, 2021).

Dans le texte

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