Open Access
Issue
Cah. Agric.
Volume 34, 2025
Article Number 38
Number of page(s) 11
DOI https://doi.org/10.1051/cagri/2025035
Published online 02 December 2025

© N. Bahri et al., Hosted by EDP Sciences 2025

Licence Creative CommonsThis is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License CC-BY-NC (https://creativecommons.org/licenses/by-nc/4.0), which permits unrestricted use, distribution, and reproduction in any medium, except for commercial purposes, provided the original work is properly cited.

1 Introduction

Selon les statistiques officielles (HCP, 2023), l’effectif des associations au Maroc avoisinait 210 000 en 2019 contre 44 771 en 2007. Parmi celles-ci, près de huit sur dix ont été créées depuis le lancement de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH) en 2005. Les coopératives, autre forme organisationnelle de l’action collective, dont la grande majorité opèrent dans le secteur primaire, ont vu leurs effectifs passer de 6895 en 2009 et à 60 000 en 2025 (ODECO, 2025).

Le développement associatif est l’un des phénomènes majeurs qui a marqué l’histoire du Maroc au cours des trente dernières années. Il ne s’est pas limité aux élites et au milieu urbain. Il a amplement pénétré le milieu rural, apportant des espaces de débats, de formation et de capacitation, ainsi que des solutions aux problèmes et aux revendications des populations. Au sein de cette dynamique d’action collective, l’émergence d’un nouveau leadership local est un des principaux changements induit par la participation de la population au tissu associatif.

Ce dynamisme a largement contribué à faire émerger de nouvelles générations d’élites formées dans le champ associatif et projetées sur la scène de l’action sociale et politique que ce soit dans les zones urbaines, périurbaines ou rurales. Le secteur associatif se révèle en effet capacitant pour les jeunes activistes ruraux. C’est un espace d’apprentissage du leadership à travers l’acquisition de compétences techniques et managériales (El Kadiri, 2021) et d’intermédiation et de courtage pour le développement (Benidir, 2015). Ces capitaux non politiques peuvent être réinvestis sur la scène politique (Bono, 2010) et servir de ressources de renforcement du positionnement politique des leaders associatifs (Ftouhi et al., 2020).

Deux grands projets politiques ont délibérément œuvré pour l’émergence et l’encadrement de ces nouvelles élites (Abdelmouni, 2000). D’abord un projet « citoyen », ascendant de large mobilisation sociale pour le développement et la démocratie, souvent porté par des militants politiques reconvertis dans l’associatif (Bennani-Chraïbi et Fillieul, 2003) au cours de la dernière décennie du siècle passé. Il a été à la base de la constitution d’un dense réseau associatif impliqué dans le développement local avec une attention nuancée aux préoccupations démocratiques locales et nationales. Ce projet a été, en bonne partie, porté par l’« Espace associatif », association créée en 1996 par un groupe d’activistes et de militants de la mouvance de la « nouvelle gauche » marxiste, dont d’ex-militants de l’emblématique syndicat « Union nationale des étudiants marocains ». Ce « projet citoyen » a ainsi parié sur la mise en place de stratégies associatives en prise avec les besoins prioritaires des citoyens et permettant l’émergence d’un leadership démocratique et alternatif, aussi bien féminin que masculin, tout en donnant la priorité aux jeunes (Abdelmouni, 2000). Plusieurs autres acteurs ont contribué à cet effort dont des associations nationales et des organisations internationales non gouvernementales (ONG) et d’autres bailleurs de fonds qui ont mis à disposition des mécanismes spécifiques de financement, des programmes de formation et une offre d’expertise pour le soutien institutionnel des associations.

Le deuxième projet, « gouvernemental », descendant (top-down), annoncé par le discours royal du 18 mai 2005 en tant que « chantier de règne ». Il s’agit de l’INDH dont la mise en œuvre est confiée au gouvernement, en charge de la conception d’un plan d’action pluriannuel adoptant une approche d’intervention commune État-Société civile axée sur le développement local dans les communes pauvres du rural, de l’urbain et du périurbain. Le chantier s’inscrit dans la foulée de la rénovation du mode de gouvernance politique voulu par le « jeune roi », intronisé en 1999 (Bono, 2010). La mécanique de l’INDH, tout en donnant l’occasion aux associations de réaliser des actions au profit des populations cibles, a aussi constitué un terrain d’apprentissage du jeu de la collaboration et de la gestion du conflit avec les pouvoirs publics (Hibou et Tozy, 2020). L’approche participative adoptée a été suivie et consolidée par d’autres mécanismes similaires initiés par les différents départements ministériels dont notamment le Plan Maroc vert (PMV, 2008–2020), la stratégie agricole publique mise en place pour améliorer la productivité et la durabilité du secteur agricole au Maroc.

Ces deux grands projets, « citoyen » et « gouvernemental », ont, chacun de son côté, selon leurs visées politiques propres, contribué à dynamiser le secteur associatif, notamment rural, et à produire plusieurs cohortes de leaders associatifs, hommes et femmes. Mais dans quelle mesure se sont-ils constitués en terreaux de renouvellement des élites politiques rurales ? Dans quelle mesure le leadership associatif a-t-il contribué à l’élargissement de la participation politique et au renouvellement des élites politiques rurales ?

Pour répondre à cette question, le présent travail présente les résultats d’une étude dédiée aux parcours associatifs et politiques des leaders associatifs (hommes et femmes) de zones rurales du Moyen Atlas. Ces territoires de montagne sont très vulnérables aux effets drastiques du changement climatique et enregistrent des taux de développement humain parmi les plus bas du pays en termes d’éducation, de santé, de pauvreté, de vulnérabilité et d’infrastructure (Saidi, 2020). Cette région du centre-nord du Maroc reste en outre très peu concernée par les études centrées sur la participation citoyenne au développement en général, et sur les principales caractéristiques des hommes et des femmes qui assument un leadership social et/ou politique.

2 Notes théoriques sur le leadership et la militance

Le leadership est généralement saisi dans sa connotation d’exercice intentionnel d’influence par une personne (le leader) sur les membres d’un groupe de personnes ou d’une communauté dans le sens d’orienter ou de canaliser leur action collective en vue d’atteindre un objectif (Goncalves, 2013). Tout en reconnaissant la portée psychologique du leadership basée sur ses traits de personnalité, plusieurs auteurs pensent qu’il s’agit davantage d’un phénomène sociologique, de développement humain et d’action politique, dans la mesure où le leader est le produit d’une combinaison de personnes, de groupes, de besoins et de conditions relatives à une situation sociale donnée (Burns, 1978).

Dans le contexte de soutien au développement local et démocratique, et face aux problèmes vécus par les populations, les activistes associatifs assument souvent des rôles de leaders sociaux en s’engageant à construire une force de proposition et un pouvoir collectif en capacité de peser sur les pouvoirs établis (Balazard, 2015).

Dans le cadre de la présente étude, sont pris pour des leaders associatifs locaux, les activistes associatifs, homme ou femmes, qui assument une responsabilité au bureau exécutif d’une ou plusieurs organisations, associations et/ou coopératives locales. Au sein de cet échantillon, nous nous intéressons non seulement à la dynamique de développement local basée sur la mise en œuvre de projets participatifs, mais aussi à ceux qui, parmi ces activistes, aspirent à entrer en politique au niveau local, voire au niveau national. Ce faisant, nous portons un regard attentif aux luttes, dans le champ politique local, entre des aspirants à la notabilité et les leaders « notabiliers » déjà installés qui s’appuient sur une appartenance ethnique et lignagère (Tozy, 2009) et qui, depuis plusieurs décennies, incarnent un groupe de stabilité pour la Monarchie, qui en retour promeut des politiques qui servent leurs intérêts (Leveau, 1985 ; Desrues, 2004).

Militer, dérivé du latin militare, avait à l’origine une connotation militaire et se référait aux personnes qui se battent pour une idée ou un idéal. Aujourd’hui, les concepts de militance ou de militantisme ont trait à une ressource citoyenne qui peut s’exprimer individuellement ou collectivement dans des mobilisations et conduites d’engagement social, canalisées, traditionnellement, au sein des partis politiques, des syndicats et des associations, formes de l’action collective instituée veillant à la mobilisation de l’agir en potentiel social, en volonté collective (Worms, 2017). Si militer, c’est souvent faire collectif, à travers une organisation à tenir, à faire fonctionner et à rendre visible, c’est aussi un agir collectif en dehors de toute structure à travers un engagement dans des visées de résultats pragmatiques et d’effets concrets (Ion et al., 2005).

En analysant les pratiques militantes au sein des associations, Martine Barthélemy (2000) observe que la participation associative, qui a augmenté dans un contexte de crise des institutions politiques, apparaît comme un moteur de changement social en ce qu’elle propulse les demandes du domaine privé aux pouvoirs publics, tandis que Matouti et Poupeau (2004) insistent sur la dimension citoyenne du militantisme, les personnes se mobilisant pour s’occuper directement de la production des biens communs.

On adopte dans cet article une distinction, non nécessairement exclusive, entre les associations de développement local et les associations militantes ou de développement démocratique. Les premières se consacrent à l’amélioration de l’accès des populations à des produits et services dont ces dernières ont besoin, alors que les secondes sont en prise avec des projets de sensibilisation et de plaidoyer en rapport avec les droits humains et la participation politique. Les coopératives marocaines pour leur part, quoique disposant d’une identité juridique entrepreneuriale (loi n° 112-12 relative aux coopératives), jouent un rôle important dans la mise en œuvre de projets de développement économique et social, notamment en zones rurales. Elles adoptent des valeurs de démocratie, de solidarité et d’entraide et œuvrent pour l’éducation et la formation de leurs adhérents.

3 Méthodologie de recherche

L’enquête a été réalisée à travers l’administration directe, entre mars et juillet 2024, d’un questionnaire auprès de 141 leaders associatifs du Moyen Atlas dans huit sites répartis sur quatre territoires à dominante rurale. Comme le montre le Tableau 1, les économies des sites d’enquêtes se basent essentiellement sur le secteur primaire (agriculture et élevage) et leurs effectifs démographiques sont relativement restreints. La réalisation de l’enquête a été effectuée à travers quatre associations locales partenaires (une par site) qui ont organisé, chacune de son côté, une réunion de toutes les associations et coopératives pour débattre des contraintes et opportunités de l’action associative et coopérative à l’échelle locale. Et c’est en marge de ces manifestations que le questionnaire a été directement administré à un ou deux membres des bureaux des organisations présentes. Ces derniers ont été sollicités afin de mettre l’enquêteur en contact avec les responsables d’organisations locales non présentes à cette réunion.

Les données ainsi collectées ont été analysées sous l’angle des statistiques descriptives et en mobilisant l’Analyse factorielle des correspondances multiples (AFCM), outil de statistique descriptive qui vise à cerner les corrélations entre les modalités des variables discriminantes en résumant et synthétisant l’information contenue dans un grand nombre de variables qualitatives afin de faciliter l’interprétation des relations existant entre elles. Elle permet d’identifier les modalités corrélées et de distinguer et décrire ainsi les groupes d’individus qui présentent des caractéristiques similaires eu égard à une certaine variable étudiée.

Tableau 1

Démographie et économie des sites d’enquête.

Demographics and economics of survey sites.

4 Résultats et discussion

4.1 Description de la population d’étude

Les interviewés sont âgés de 19 à 78 ans avec une moyenne d’âge de 47 ans. On note une légère prédominance (52 %) de personnes plutôt jeunes dont l’âge est compris entre 19 et 47 ans. L’étendue des âges de la catégorie « jeune » répond ici à une réalité sociologique qui fait que, au Maroc, le jeune rural est une personne qui réside à la campagne, qui est impliquée directement ou indirectement dans l’activité agricole et qui s’identifie individuellement et socialement comme étant jeune (Bouzidi et al., 2015 ; Kadiri et Errahj, 2015).

L’enquête n’a touché que 21 femmes (15 % des interviewés). Cette proportion réduite reflète la représentation limitée des femmes au sein des organisations associatives et coopératives de la zone d’étude sachant qu’au niveau national, seules 10 % des associations sont présidées par des femmes et qu’elles ne constituent que 18 % du total des bénévoles réguliers mobilisés par les institutions sans but lucratif (HCP, 2023).

Le salariat est la forme d’activité professionnelle dominante (58,3 %) chez les interviewés. Les professions exercées sont diverses : enseignant (22 %), salarié associatif (13 %) ou personnel du secteur public (12 %). Les agriculteurs représentent 19 % de l’échantillon et 17 % des interviewés exercent une profession libérale.

Si on regarde le capital culturel, un tiers des interviewés n’ont pas dépassé le niveau du lycée et plus de la moitié (55 %) possèdent un niveau d’études universitaires. Le recrutement des activistes associatifs vise donc des personnes relativement bien pourvues en capital éducatif. La tendance est la même à l’échelle nationale, où 48,6 % des associations et coopératives sont présidées par des personnes ayant un diplôme universitaire (HCP, 2023). C’est en fait une élite éduquée qui prend en charge la mise en œuvre d’actions de développement local, principale préoccupation des associations et coopératives des territoires défavorisés. On remarque à ce propos un décalage entre le niveau d’études atteint et la récurrence et monotonie des actions menées qui ne visent généralement que des besoins primaires de la population rurale, notamment en matière de désenclavement et d’accès aux services publics. Martine Barthélemy (2000) explique à cet égard que les associations recrutent l’essentiel de leurs adhérents parmi les personnes disposant d’un bon niveau de ressources matérielles et culturelles. Ces personnes disposent en fait de ressources culturelles les rendant à même d’être plus sensibilisées aux enjeux du développement local et des nouveaux rôles des organisations et des acteurs de la société civile. Matouti et Poupeau (2004) notent à leur tour que le capital militant se transmet de moins en moins selon des processus traditionnels et générationnels, et que ce sont les compétences scolaires qui s’imposent comme principaux leviers de son acquisition (rédaction des rapports et communiqués, communication et prise de parole, etc.).

4.2 Engagement dans la vie associative et coopérative

À première vue, la décision de s’engager paraît être une décision individuelle. Cependant, cet acte ne peut être isolé de son environnement social qui autorise ou contraint les acteurs sociaux à devenir des individus acteurs de leur existence (Martuccelli et de Singly, 2012). Les données de cette étude montrent que l’engagement dans l’action collective instituée est entrepris durant certaines périodes du parcours militant des individus et en rapport avec le contexte social et politique local et national.

En effet, la quasi-totalité des individus de l’étude (80 %) ont rejoint le travail associatif ou coopératif durant leur jeunesse (moins de 37 ans), avec 28 ans comme âge moyen à cette première adhésion. Les interviewés sont alors des jeunes encore scolarisés dans le secondaire ou étudiants universitaires (32 %) ou bien à la recherche d’un emploi (22 %).

La moitié des interviewés ont pris pour modèle inspirant des personnes issues du cercle des pairs (amis, connaissances ou proches). Les amis et proches sont aussi la source par excellence où 2 interviewés sur 3 ont puisé l’information au sujet de l’organisation au sein de laquelle ils se sont engagés en premier lieu. Ces tendances confirment le rôle important des pairs dans l’intégration de l’action associative là où la socialisation familiale semble avoir un impact limité avec seulement 8,5 % d’interviewés qui y ont trouvé un modèle à suivre en matière de militantisme associatif. Ce résultat est à mettre en rapport avec les milieux sociaux souvent très modestes des familles des interviewés, dont les pères sont soit des petits agriculteurs (31 %), des ouvriers (12 %) ou des chômeurs (8 %) et ne disposent que d’un capital culturel réduit car ils n’ont fréquemment pas été scolarisés (76 % des cas). Les mères sont, dans la quasi-totalité des cas, des femmes au foyer non scolarisées. Les deux parents n’ayant pas de vécu associatif, ils n’ont pas pu sensibiliser leurs enfants à ce type d’agir collectif. Le contact avec le milieu associatif s’opère dès lors en dehors du milieu familial.

Les activistes de cette étude, sont, pour près de la moitié des répondants (44,6 %), fondateurs de l’organisation de la société civile de leur premier engagement. Ils forgent aussi leur leadership en multipliant les adhésions au sein de plusieurs associations et coopératives locales (3,7 organisations par individu) et notamment en assumant des rôles ou des positions de responsabilité au sein de ces collectifs. Près de deux interviewés sur trois (60,4 %) ont siégé à la tête d’organes exécutifs associatifs, en tant que présidents, vice-présidents, trésoriers ou secrétaires généraux. Ces résultats vont dans le sens des mutations que connaissent les formes contemporaines d’engagement et de militance. L’opportunité est donnée aux acteurs de multiplier, à volonté, leurs engagements dans divers collectifs sans devoir obligatoirement se soucier de toute concordance ou visée politique ou idéologique. Les auteurs de « Militer aujourd’hui » soutiennent dans ce sens que « l’idée d’une entrée par paliers successifs en militance est remplacée par l’idée d’un libre-service » (Ion et al., 2005, p. 59).

Le contexte politique global du Maroc semble largement influencer l’engagement militant. Les périodes d’ouverture politique enregistrent ainsi une recrudescence des recrutements d’activistes au sein des associations et des coopératives. C’est ce que démontre l’analyse des périodes qui ont enregistré un certain afflux vers le secteur associatif (Fig. 1) en faisant ressortir les deux moments suivants :

  • la deuxième moitié des années 1990, quand près d’un quart des leaders (23 %) ont intégré l’activisme associatif. Il s’agit d’une période d’ouverture politique du Maroc et d’initiation de l’expérience dite de l’alternance gouvernementale, qui offre la primature et une majorité des portefeuilles du gouvernement aux anciens partis de l’opposition nationaliste et de gauche. C’est aussi durant cette période que des acteurs politiques et associatifs, qui ont souvent été dans l’opposition politique et sont parfois passés par la prison, ont entrepris une large mobilisation en faveur de la promotion de l’action associative démocratique et citoyenne ;

  • la deuxième moitié des années 2000, avec le lancement de l’INDH en 2005 suivie du PMV en 2008, période où la majorité (51 %) des interviewés ont intégré des associations ou coopératives. L’INDH a en effet engendré une forte mobilisation au profit des organisations de la société civile au niveau national eu égard à l’ampleur politique et financière de ce chantier porté par le gouvernement et directement parrainé par le roi.

thumbnail Fig. 1

Périodes de la première adhésion à une association ou coopérative.

Periods of first membership in an association or cooperative.

4.3 Des leaders associatifs ruraux entre « participation politique explicite » et « participation politique implicite »

Les partis politiques marocains entretiennent des rapports particuliers avec les zones rurales qui abritent près 37,2 % de la population marocaine (HCP, 2024). Il s’agit pour ces acteurs d’un précieux réservoir électoral dont les clés d’accès et de mobilisation puisent essentiellement dans le répertoire ethnique et coutumier et beaucoup moins dans les processus d’encadrement au sein des organisations politiques.

Le milieu rural enregistre aussi l’émergence d’une nouvelle génération d’élites issues de l’action collective instituée. Comptant sur une légitimité sociale acquise grâce à l’engagement associatif, la nouvelle élite tente de se forger une place aux côtés du leadership notabilier (Benidir, 2015 ; Kadiri, 2020). Ce dernier assoit sa légitimité sur sa richesse foncière et en cheptel, nourrit une relation de proximité et d’intérêts partagés avec les autorités (Kadiri et Errahj, 2015) et peut compter sur son appartenance ethnique et lignagère dans la mobilisation politique (Tozy, 2009).

La forte adhésion des associations et coopératives rurales autant à l’INDH qu’aux autres mécanismes sectoriels publics lancés par différents départements ministériels, n’exprime guère un repli exclusif sur le local. Les élites associatives rurales ont pu tisser des rapports diversifiés avec les différentes dynamiques politiques et sociales nationales au sein des mouvements sociaux portant diverses causes comme les droits des femmes, les revendications identitaires ou la protection de l’environnement (Bahri et al., 2024), allant parfois jusqu’à participer à des mobilisations d’opposition aux politiques gouvernementales ou en faveur d’une réforme du régime politique comme en témoigne leur présence lors des manifestations du 20 février 2011 (« Printemps arabe »).

En cherchant à cerner la relation que maintiennent les leaders associatifs ruraux avec les partis et mouvements politiques, adhérents ou sympathisants, ainsi que leur niveau de participation aux élections locales et nationales, nous avons dégagé l’existence des deux catégories suivantes :

  • l’« engagement politique explicite » : quand le leader associatif choisit d’adhérer à un parti ou à un mouvement politique, ou bien quand il se porte candidat aux élections locales (Commune rurale ou Conseils régionaux), nationales (Parlement) ou professionnelles (Chambre d’agriculture). Il s’agit d’une configuration où l’acteur associatif ou coopératif aspire publiquement à accéder à la scène politique en prenant position pour une formation donnée ou en postulant pour un poste d’élu local, régional ou professionnel ;

  • l’« engagement politique implicite » : quand le leader associatif se limite à la participation aux campagnes électorales lors des échéances locales, nationales ou professionnelles, en se transformant en courtier (Benidir, 2015) ou en intermédiaire offrant ses services de mobilisation électorale à un leader politique coutumier.

4.4 Rapport des leaders associatifs aux partis politiques : adhésion et socialisation

Les structures associatives rurales assument un rôle déterminant de socialisation politique dans un contexte d’implication limitée et occasionnelle des partis politiques. Effectivement, 47,2 % des leaders associatifs et coopératifs de notre échantillon déclarent adhérer ou sympathiser avec un parti ou un mouvement politique. On considère à cet égard que la déclaration de sympathiser avec une organisation politique s’apparente à une affiliation de fait à celle-ci. En effet, il faut comprendre que l’engagement au sein d’une organisation politique, en zone rurale, consiste généralement en la participation aux activités déployées durant les périodes électorales qui constituent l’essentiel de la présence des partis politiques dans ces territoires. L’affiliation ou la sympathisation politique sont, par conséquent, des positions équivalentes et qui se concrétisent dans « un positionnement électoral » sur un échiquier très mouvant selon ce que l’on pourrait assimiler à des « saisons électorales », pendant lesquelles les activistes, comme le commun des citoyens, adoptent individuellement ou collectivement des couleurs politiques qui peuvent changer d’une campagne à une autre au gré du temps et des opportunités qui leur sont offertes. Les activistes associatifs ne dérogent généralement pas à cette pratique dans la mesure où ils cherchent une voie d’ascension politique dans le renforcement de leurs positions au sein des partis politiques les plus en vue (Ftouhi et al., 2020).

Comme le montre le Tableau 2, 88 % des interviewés adhèrent à des partis et mouvements politiques représentés au parlement marocain, avec une prédominance des partis de l’actuelle majorité gouvernementale dont essentiellement le Mouvement populaire (18 %), généralement bien implanté dans le Moyen Atlas, et le Regroupement national des indépendants (14 %). Les partis de l’opposition parlementaire accaparent 34,4 % des adhésions aux organisations politiques, avec en tête la Fédération de la Gauche unifiée (12 %) et l’Union socialiste des forces populaires (7 %). On notera au passage l’implication des leaders associatifs dans des mouvements politiques non représentés au sein du parlement qui attirent pour leur part 11,9 % des cadres associatifs de l’étude, avec en tête le Mouvement Amazigh (4,5 %).

En revanche, 52,8 % des responsables d’organisations associatives et coopératives concernés par cette enquête ne sont pas prêts à s’engager, sous quelque forme que ce soit, au sein d’une quelconque formation politique pour diverses raisons. D’abord, un premier segment (38 % des interviewés) relève des raisons inhérentes aux « carences » des partis politiques en matière de programmes et de gouvernance. Ceux-ci sont tour à tour qualifiés de « partis pas à la hauteur des aspirations personnelles » avec des « programmes politiques similaires », « partis corrompus », « partis bureaucratiques et ne défendant que leurs propres intérêts ». Un deuxième segment constitué de 26 % des interviewés accuse plutôt le positionnement subalterne des partis sur la scène politique et leur rapport conformiste à l’exercice effectif du pouvoir. Pour ces personnes, « ça ne sert à rien de s’engager dans des partis manipulés et qui ne gouvernent pas, quand bien même ils sont en position de le faire ». Le dernier tiers des interviewés (36 % en fait) avance des arguments qui révèlent une certaine forme de désintérêt qui s’exprime par des raisons personnelles du genre « je n’ai pas le temps » ou « je n’aime pas la politique ».

Cette dépolitisation assez étendue dans le monde rural rejoint celle des cercles familiaux des militants de notre enquête. En effet, seuls 15 % des interviewés déclarent avoir connu, dans leur enfance, des discussions politiques récurrentes au sein de leurs familles. Près de la moitié (48,6 %) ont vécu leur enfance dans des foyers où de telles discussions étaient très rares voire absentes. En revanche, le passage par des structures d’encadrement et d’animation enfantines et juvéniles telles que les Maisons des Jeunes semble mieux initier à l’engagement associatif et politique. Ainsi, 43,3 % des interviewés ont pris part, durant leur enfance, à des activités associatives comme des excursions, des colonies de vacances ou des activités culturelles et sportives. Avant l’âge adulte (18 ans), près de 38 % des interviewés ont fréquenté une Maison des Jeunes. Dans la plupart des cas, cette fréquentation a durée plusieurs années. L’absence de ce type de structure d’accueil juvénile dans plusieurs localités rurales, a, toutefois, privé deux tiers des interviewés d’en profiter. Cela confirme les résultats d’autres travaux qui ont montré une corrélation entre la participation pendant l’enfance ou la jeunesse à des activités communautaires ou associatives collectives et la probabilité, à l’âge adulte, de prendre part à d’autres formes d’engagements, notamment politiques (Milan, 2005 ; Desrues et al., 2022).

Tableau 2

Partis et mouvements politiques des activistes associatifs.

Political organizations of associative activists.

4.5 Participation des leaders associatifs aux élections

Un indicateur de l’engagement politique des individus de cette étude se trouve dans les candidatures aux élections locales. Ainsi, près du tiers (32 %) des interviewés se sont portés candidats au moins une fois aux élections locales, dont une majorité lors des dernières échéances de 2021 (59,5 %). Cet engagement contraste avec les opportunités de se porter candidat aux élections législatives nationales, puisque seule une minorité de 5 % d’entre eux a pu s’y présenter.

La participation politique, autant « explicite » qu’« implicite », de ces responsables associatifs se passe généralement dans le cadre des partis politiques. Ils se portent candidats aux élections sur des listes partisanes dans la quasi-totalité des cas (91 %), votent, dans une proportion similaire (88 % en septembre 2021) pour ces listes, et s’engagent dans des campagnes électorales, majoritairement (54 %) pour le compte de partis politiques. En fait, même quand ils ne se portent pas candidats, les élections donnent aux activistes associatifs l’occasion de consolider leurs capitaux sociaux en négociant de meilleures positions politiques et en renforçant leurs réseaux d’influence (Ftouhi et al., 2020).

Ces résultats laissent voir aussi que les associations et coopératives rurales demeurent une source de recrutement de militants pour les partis politiques. La carrière politique de ces militants reste toutefois plafonnée au niveau local, au territoire au sein duquel ils agissent et bénéficient d’un capital d’interconnaissance. Au-delà des circonscriptions locales, ils manquent de réseaux sociaux élargis et de ressources matérielles suffisantes pour mener une campagne électorale efficace (Ftouhi et al., 2020). Les leaders associatifs semblent être considérés par leurs concitoyens comme de bons « courtiers », utiles en intermédiation pour les projets de développement local (Benidir, 2015), mais insuffisamment dotés en capitaux économiques, ethniques ou de notoriété pour accéder aux responsabilités représentatives élevées, telles qu’un poste parlementaire. Même la présidence des communes rurales semble demeurer un espace réservé aux formes traditionnelles de leadership (Kadiri et Errahj, 2015).

4.6 Contrastes localisés de la participation politique

Le niveau de la participation politique diffère selon le contexte local de chaque site de l’enquête et selon le rapport aux deux grandes dynamiques d’encadrement de l’action associative présentées au début de cet article : « le projet citoyen » et « le projet gouvernemental ». Notons de prime abord que les deux sites Boulemane et Tahla ont compté parmi les bénéficiaires des formations et expertises offertes par l’Espace associatif au tournant du siècle (1998–2002), tandis que l’activisme associatif à Timahdit remonte plutôt au lancement de l’INDH en 2005.

Comme le montre le Tableau 3, les activistes associatifs de Boulemane et de Tahla déploient des niveaux d’activisme politique en deçà de la moyenne de la population étudiée et ce en dépit de leur capital culturel appréciable avec des taux respectifs de 51 % et de 62,5 % d’universitaires. À l’opposé, les interviewés de Timahdite, dont la majorité (59 %) ont vu leur parcours scolaire se limiter au lycée et dont plus du tiers (37,5 %) sont des agriculteurs, enregistrent des pourcentages beaucoup plus élevés d’activisme politique « explicite » : adhésion à des organisations politiques, généralement de la coalition gouvernementale, et candidatures aux élections locales.

Tableau 3

Niveaux d’activisme politique par site.

Levels of political activism by site.

4.7 Conditions d’accès à l’arène politique des leaders associatifs

L’analyse des conditions d’accès à l’arène politique des leaders associatifs selon les spécificités locales et de genre montre une diversité des configurations, articulées en l’occurrence autour de l’âge, du niveau d’instruction et de l’affiliation politique. Les ressemblances, mais aussi les dissemblances, que donnent à voir ces configurations motivent la recherche d’indicateurs plus fins expliquant les niveaux contrastés de l’engagement politique des leaders associatifs.

4.7.1 Profil du leader associatif qui aspire au leadership politique

Les résultats de notre étude montrent que les responsables associatifs qui se portent candidats aux élections locales ou régionales ont, en grande partie, fait une entrée précoce sur la scène de l’action collective instituée et y ont cumulé une certaine expérience. En effet, parmi les 43 interviewés qui se sont portés candidats aux élections locales et régionales, 31 (72 %) ont un âge compris entre 38 et 57 ans. Par contre, les plus novices dans l’action associative et coopérative, âgés de 18 à 37 ans, sont beaucoup moins fréquemment candidats (3 sur 43). De même, et malgré les effectifs élevés d’activistes interviewés ayant rejoints l’action associative et coopérative à l’issu du lancement de l’INDH en 2005, seuls 8 d’entre eux (11 %) ont postulé pour un siège aux instances élues locales ou régionales. Ce sont donc les 32 activistes ayant accédé à l’action associative organisée entre 1996 et 2004 qui affichent le plus haut taux de candidatures aux élections locales et régionales, dans une proportion de 56 %. Enfin, on peut noter que 34 candidats aux élections locales, régionales ou professionnelles (80 %) sont affiliés à un parti politique et que 24 d’entre eux ont un niveau d’éducation universitaire, tandis que les autres ont atteint le niveau des études secondaires.

Il ressort de ce qui précède que le profil du leader associatif qui aspire au leadership politique se dresse comme suit : (i) il a accédé au cours de sa jeunesse (18–37 ans) à l’action collective instituée et plutôt avant 2005, (ii) il est âgé de 38 à 57 ans, (iii) il dispose d’un niveau d’éducation souvent universitaire ou au moins secondaire, (iv) il est affilié à un parti politique et (v) il se mobilise durant les campagnes électorales.

4.7.2 Archétypes de comportement politique local

La présente Analyse factorielle des correspondances multiples (AFCM) cherche à délimiter les principales caractéristiques des activistes associatifs qui déploient un « engagement politique explicite » (désignés ici par des « Actifs ») en adhérant à une formation politique ou en se portant candidat aux élections locales. Cette analyse permettra aussi de décrire, avec davantage de précision, les groupes d’activistes associatifs qui préfèrent ne pas s’engager politiquement de façon explicite.

L’AFCM ainsi réalisée est significative avec une valeur moyenne satisfaisante du coefficient Alpha de Cronbach (coefficient α) de l’ordre de 0,739 et un modèle qui explique un total d’environ 61 % de la variance dans la variable étudiée.

L’AFCM ainsi réalisée montre que les variables les plus discriminantes quant au comportement politique « Actif » des individus de notre étude sont, par ordre d’importance, (voir Fig. 2) : la profession, la localité, la durée du parcours associatif, la tendance politique et le groupe d’âge.

La Figure 3 invite à pousser l’analyse afin d’identifier les corrélations entre les modalités de ces variables discriminantes.

Nous distinguons à cet égard les deux groupes d’individus ci-après, qui traduisent deux archétypes de comportement politique local (Tab. 4).

thumbnail Fig. 2

Variables discriminantes vis-à-vis du comportement politique des activistes associatifs.

Discriminating variables regarding the political behavior of associative activists.

thumbnail Fig. 3

Modalités corrélées de variables discriminantes autour des deux catégories « Actif politique ou à engagement politique explicite » et « Inactif politique ou à engagement politique implicite ».

Correlated modalities of discriminating variables around the two categories “Political activist or with explicit political engagement” and “Politically inactive or with implicit political engagement”.

Tableau 4

Archétypes de comportement politique local.

Archetypes of local political behavior.

5 Conclusions

Dans cet article, on a présenté les résultats d’une enquête par questionnaires administrée auprès de 141 responsables associatifs dans l’objectif d’identifier et d’analyser les conditions qui prédisposent les leaders d’associations de développement local et/ou démocratique du Moyen Atlas marocain à accéder à la scène politique locale. Cette approche quantitative nous a permis de dresser le profil d’un échantillon significatif de leaders d’associations et de coopératives rurales du Moyen Atlas marocain, et d’inventorier les compétences, atouts et outils d’intervention qu’ils mobilisent pour renforcer leur positionnement social et, en particulier, leur accès à la scène politique locale.

Les résultats de l’analyse statistique font ressortir qu’un activiste associatif de sexe masculin est plus habilité qu’une activiste femme à accéder à la scène politique et qu’il a d’autant plus de chances de le faire qu’il a intégré la militance associative dans sa jeunesse et peut ainsi justifier des capitaux d’interconnaissance que permet de cumuler un long parcours associatif. L’adhésion à un parti politique de « droite » (actuelle coalition gouvernementale) semble aussi mieux convenir à cette ambition.

Un long parcours du combattant est donc nécessaire aux activistes associatifs qui aspirent au leadership politique local. Par conséquent, beaucoup voient leurs chances s’amincir et se résignent au plafonnement de leurs ambitions dans un contexte rural encore sous l’emprise de la tradition et du leadership notabilier. Notre étude corrobore les résultats de Ftouhi et al. (2020) qui ont établi que le succès électoral limité des activistes associatifs serait imputable à l’inadéquation des ressources dont ils disposent et à la nature de leurs liens avec les institutions de l’État qui ne correspondent pas aux attentes des électeurs vis-à-vis d’un responsable politique de haut niveau, tel qu’un président de Commune rurale ou un parlementaire.

Les leaders associatifs sont alors contraints d’opter dans leur grande majorité pour une stratégie d’engagement politique « implicite » qui consiste en la participation aux campagnes électorales locales et nationales. Cette dernière formule démontre autant la légitimité acquise par le mouvement associatif et coopératif à même de prodiguer à ses leaders une force de mobilisation de la population locale que les limites de celles-ci. En effet, si le leadership notabilier peut ici puiser une importante manne électorale en se ralliant des leaders associatifs, il bloque aussi les ambitions politiques des responsables associatifs. Cette alliance n’est, toutefois, pas à somme nulle pour les leaders associatifs. Elle peut prendre la couleur politique qui a le vent en poupe à un certain moment, et se nouer autour d’un échange d’intérêts dont peuvent profiter les organisations associatives et coopératives (subventions, financements, facilités…). Les leaders associatifs peuvent aussi en tirer profit en renforçant leur capital social ou même en jouissant d’intérêts personnels qui constituent des formes de rétribution du militantisme au sens de Gaxie (2005).

Ce faisant, certains leaders associatifs choisissent une stratégie d’engagement « explicite » en réinvestissant leurs capitaux non politiques, social et culturel (Bono, 2010) acquis dans le champ associatif. Cette option peut prendre la forme de l’intégration sur des listes électorales promues par des leaders notabiliers. Cette forme de collaboration et d’alliance avec le leadership notabilier reflète, d’un côté, la cooptation des activistes associatifs ou coopératifs en vue de bénéficier des voix de franges de la population locale qui leur sont acquises, tandis que d’un autre côté, les leaders associatifs négocient activement des ressources en contrepartie du soutien qu’ils apportent, consolidant ainsi leur leadership local (Ftouhi et al., 2020). On peut parler alors dans les deux cas d’une instrumentalisation croisée entre le leadership coutumier et le leadership associatif (Benidir, 2015).

Par ailleurs, notre étude met en lumières des spécificités locales en matière d’engagement politique des acteurs associatifs et coopératifs. On constate ainsi une densité d’engagement politique moins nuancée dans les sites directement concernés par le « projet citoyen » d’encadrement de l’action associative tels que Tahla et Boulemane. Ce milieu associatif constitué autour du « projet citoyen », qui mobilise davantage de militants disposant d’un niveau assez élevé en capital culturel (des universitaires en général), apparaît comme étant moins favorable à la pleine concrétisation de l’ambition d’accès à la scène politique chez les militants et militantes. Les leaders associatifs en rapport avec ce projet se positionnent davantage dans une configuration d’« engagement politique implicite ». Ils mettent ainsi leurs capitaux culturels et sociaux, accumulés durant de longues années de travail social, au service d’étendards politiques souvent portés par un leader coutumier.

À l’opposé de cette tendance, les données de l’enquête relèvent une participation politique plus « explicite » à Timahdit où l’action associative et coopérative a pris un véritable essor avec le lancement de l’INDH en 2005. C’est en fait ce « projet gouvernemental » qui a réussi à mobiliser des franges plus larges d’acteurs associatifs à capital culturel réduit, dont des agriculteurs et commerçants, et à les inciter à s’engager sur la voie du leadership politique. Le processus d’encadrement gouvernemental du champ associatif, à travers l’INDH et les autres mécanismes sectoriels collaboratifs lancés par différents départements ministériels, constituent ainsi un terreau favorable à la participation politique.

Nos résultats rejoignent les conclusions d’autres travaux, tout en les nuançant. Si nous partageons le diagnostic de Hibou et Tozy (2020) quand ils soutiennent que les mécanismes du partenariat État-Associations, dont l’INDH, relèvent plutôt d’un processus de dépolitisation, nous convenons que c’est certainement un processus de socialisation et d’autodiscipline qui se substitue aux anciens mécanismes de coercition politique (Bono, 2010). En ce sens, ces mécanismes ont contribué, tout comme c’est le cas fréquemment dans le cadre du développement associatif institué au Maroc, à réduire la polarisation politique et à augmenter la légitimation des institutions politiques et la coopération entre divers leader-ships, « nouveaux » et « anciens ». Mais comme on l’a vu, en abaissant les barrières « politiques et idéologiques » qui entravaient l’accès de certains militants associatifs à la participation politique électorale, des militants ont pu saisir leur chance et rejoindre des listes électorales, tandis que d’autres militants continuent soit à se désintéresser de la politique soit à se mobiliser pour des causes ou au sein de mouvances qui se situent clairement dans le champ de l’opposition politique, renvoyant ainsi l’image d’un milieu associatif rural diversifié.

Références

Citation de l’article : Bahri N, Merizak M, Desrues T, Bentaïbi A, Nekrache H. 2025. Leadership associatif et passage au politique dans les marges : cas de zones rurales du Moyen Atlas marocain. Cah. Agric. 34: 38. https://doi.org/10.1051/cagri/2025035

Liste des tableaux

Tableau 1

Démographie et économie des sites d’enquête.

Demographics and economics of survey sites.

Tableau 2

Partis et mouvements politiques des activistes associatifs.

Political organizations of associative activists.

Tableau 3

Niveaux d’activisme politique par site.

Levels of political activism by site.

Tableau 4

Archétypes de comportement politique local.

Archetypes of local political behavior.

Liste des figures

thumbnail Fig. 1

Périodes de la première adhésion à une association ou coopérative.

Periods of first membership in an association or cooperative.

Dans le texte
thumbnail Fig. 2

Variables discriminantes vis-à-vis du comportement politique des activistes associatifs.

Discriminating variables regarding the political behavior of associative activists.

Dans le texte
thumbnail Fig. 3

Modalités corrélées de variables discriminantes autour des deux catégories « Actif politique ou à engagement politique explicite » et « Inactif politique ou à engagement politique implicite ».

Correlated modalities of discriminating variables around the two categories “Political activist or with explicit political engagement” and “Politically inactive or with implicit political engagement”.

Dans le texte

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